Je voudrais glisser deux-trois mots à Marion, pour soigner sa gorge. Des mots de coussins et de nuit, doux comme des sucres d’orge.

Je voudrais qu’elle les lise en tailleur, dans sa chambre sans meuble. Et que les jambes de l’amitié dansent sur l’embarras.

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Je te vois faire avec tes yeux de curieuse. Tu surplombes le cortège et le vide t’attire. Les porteurs de douleur ont sorti leur sifflet, ils passent en bas de chez toi.

Ne crois pas que je ne te vois pas vivre.

Tu considères leur allure vaticane, tu te dis qu’en te cachant sous leur robe, tu prendrais du repos.

Mais tu es grande maintenant. Tu sais que les toujours et les jamais sont rhétoriques, et qu’à la porte de l’espoir se cache la déception.

Laisse-les passer, et regarde du côté de chez nous.

Pressés contre tes jupes, en vrac, désordonnés, nous te regardons actionner le levier des journées. Deux bêtes hirsutes, sauvées, à la faveur d’une mère.

Tu vas prendre la sortie des jours heureux, direction les quais sous le tartan vert, où les oubliés du web se font taquiner, où les mauvais films s’entassent, où les voisins viennent dire que tu ris trop fort.

Tu serviras le thé en énonçant le planning. Thomas dira qu’il est négligé et tu lui serviras du thé. « Un thé en provenance de Saigon » dira ta bouche ripailleuse gonflée de pommade. Je ne boirai pas le thé pour vous faire dire que je désobéis. Et notre cérémonial prendra des allures de promenade.

Parce que « c’est ça la vie », et il m’aura fallu six goutes d’années mortes pour le saisir : un gros tas de moments.

Tu auras trois enfants, ils s’appelleront Enzo, Osée et Diana, parce que tu as des goûts capricieux. Tu leur noteras les courses à faire sur une ardoise. Ils te poseront des questions sur ta mère.

Ma moqueuse vive, ne crois pas que je ne te vois pas vivre.

Si tu doutes, je vais devenir merdeuse. Parce que ta petite silhouette porte une ombre magistrale.

Le crasseux qui t’a mise sur une chaise doit avoir les mains pleines de terre. Grosses, humides, scabreuses. Il n’a pas vu ta dent de lait sur le rebord de la fenêtre. Il est venu se frotter à la fantaisie d’une femme-voltige, sans élastique. Il n’a pas su lire entre les lignes. Ses mains ne méritent pas ta gorge, fragile.

Laisse les cahiers de compte, on va crier sur les toits. Laisse les agendas, on va dégommer des fleurs, laisse les billets perdus, on va baiser des bandits.

Ces moments soufflés aux autres seront les nôtres. Et je te jure que ma mémoire, pauvre guignolette sans façon, fera toujours l’effort de retenir ton nom.

Quand je vois ta tête moulée sur ton ciré, je pourrais te coller des bisous de vieille. Te décoiffer avec un ceintre. Te faire des pichenettes sans imagination. Je ne le fais pas, parce qu’il y a des clients. Et parce que les jambes de l’amitié parfois se tiennent droites.

Mais les rencontres qui ont ta gueule scintillent au pays de la soif.