Par Paola Cagnacci et Alpha Diallo (Gros tas de Zik)

Avec la sortie de son nouvel album éponyme, et quelques mois seulement après la sortie d’Arts Martiens, Iam tourne une page de son histoire. Le groupe arrive en fin de contrat avec son major et ne peut dire avec exactitude quels seront ses projets après la grande tournée qui vient de débuter.

C’est un spectacle à la hauteur de nos espérances qui s’est déroulé ce 28 novembre au Radiant Bellevue de Caluire. Les Bad Boys de Marseille ont une fois de plus montré que l’heure de la retraite n’avait pas sonné. Sur une architecture musicale parfaitement maîtrisée, on découvre des titres  comme Si javais 20 ans ou encore Que fait la police ?

IAM si j'avais 20 ans:

Et bien évidemment, on continue à vibrer au rythme intemporel des sabres laser sur L’Empire du côté obscur, on bouge encore la tête avec Petit Frère et on se redécouvre des flows de rappeurs nés sur Demain c’est loin.

La plume et les platines acérées : le groupe n’a pas perdu de sa superbe. Mieux encore : avec toutes ces années, les membres ont su rester fidèles à eux-mêmes, cohérents dans leurs propos et ouverts au monde qui les entoure. Loin des clichés bling bling du hip hop français que les médias se plaisent à étaler comme une confiture sans saveur, Iam peut se vanter de n’avoir pas pris une seule ride en vingt cinq ans de carrière. Sans choper la grosse tête, en offrant à son public le fruit de sa maturité.

Le groupe a accepté de répondre à nos questions, avec humour et humilité.  Un bon son brut pour les truands que nous sommes, chez People are Strange.

Akhenaton PAS

People Are Strange : Est-ce qu’à l’heure d’aujourd ‘hui, pour vous IAM, demain c’est loin ?

Iam : Demain c’est plus loin que jamais, tout simplement parce qu’on est arrivé au bout d’une étape où l’on avait un certain confort pour faire des albums. Aujourd’hui, on se retrouve à la fin de cette histoire, avec des concerts qui nous attendent et c’est la seule certitude qu’on a. Maintenant je tiens à dire que contrairement à ce qui a été annoncé, ce n’est pas la dissolution du groupe. Le rap, ce n’est pas comme dans le football : « J’arrive plus à courir alors j’arrête ! » Et heureusement,  sinon on perdrait des membres !

Donc ce n’est pas la fin de votre monde ?

Non, bien au contraire ! Je pense qu’avec les années on a appris à se dessiner un monde beaucoup plus simple que ce qu’il était avant. Avant, on avait plein d’illusions et on imaginait des tas de choses sur le bonheur. Grâce à toutes ces années où l’on a été des privilégiés, on a eu la chance de vivre plein de belles choses qui nous ont permis de dessiner les contours d’un bonheur beaucoup plus simple à obtenir. Et donc, bien sûr que si à l’avenir on a l’occasion de refaire un album comme Arts Martiens, avec les moyens qui nous ont été donnés, on ne va pas s’en priver. Par contre, sans ces moyens-là, il y a une éventualité que le groupe ne fasse plus d’album comme depuis Planète Mars. Ce sera peut-être des projets spéciaux, ce sera peut-être des albums individuels avec les membres du groupe présents. Il n’y a pas réellement de vérité préétablie, sauf le fait qu’on soit sur scène jusqu’à début 2015. Et ça, pour nous c’est un gros plaisir, car c’est ce qui a vraiment recentré le groupe autour d’une vraie chose : la scène.  En fait, depuis l’album Revoir un Printemps on a décidé de ne plus descendre de scène, même lorsqu’on est en enregistrement. Même quand on était sur Arts Martiens, on a fait des concerts en plein milieu de l’enregistrement.

Pourquoi ?

Tout simplement parce qu’on a arrêté le live pendant une longue période entre la tournée de L’école du Micro d’argent et celle de Revoir un Printemps. Il s’est écoulé presque six ans entre les deux, et la première fois où on est remonté sur scène au Zénith de Montpellier, je crois qu’on s’est carrément liquéfié. On a eu un trac comme jamais, avec des tas de galères techniques ce soir là ! On s’est alors juré que plus jamais on ne laisserait passer autant de temps avant de remonter sur scène. Du coup, régulièrement, tous les mois, on donne au moins un concert quand on n’est pas en tournée. Et actuellement c’est quatre ou cinq concerts par semaine. Par contre ça nous rend meilleurs en studio parce qu’on est complémentaire. On a l’habitude d’être sur la route et de faire du live donc arrivé en studio on est vraiment plus prolifique. La vie de la scène, c’est une vie de colonie, on est ensemble tout le temps, c’est comme une deuxième famille.

Pensez-vous que pour les jeunes rappeurs qui se lancent, il est important de faire beaucoup de scène justement ?

C’est très important ! C’est le conseil qu’on donne quand les jeunes viennent nous voir, c’est le premier truc qu’on leur dit : maintenant avec le progrès, tu peux faire ton album à la maison et le balancer tout seul sur internet. C’est bien joli tout ça, mais ce qui fait vraiment la différence, c’est la scène. Même si c’est un petit café-concert, ou encore jouer devant trente personnes, leur bière et leur salade mexicaine, il faut y aller. On a commencé comme ça et c’est la meilleure école. D’ailleurs, ça met en évidence la plus grosse erreur du hip hop, qui est de ne pas avoir constitué un réseau de salles hip hop. Là où le réseau rock - avec le rock alternatif - a réussi à organiser un réseau de salles, le rap n’y est pas arrivé. Pour diverses raisons inhérentes au rap, parce que c’est une musique où tout le monde veut être en attaque. Le rap c’est un peu comme un match de quartier : « la tête de ma mère j’vais pas aux cages ! » (rires). La différence est que dans le réseau rock, un groupe qui vend cinq mille disques, il va quand même tourner, il arrive à faire trente ou trente cinq dates. Alors que des groupes de rap qui vont vendre dix mille albums ne font pas de date.

Que pensez-vous de la polémique qui a lieu en ce moment à propos de la B.O du film La Marche ?

(Akhenaton) : Ouais, ben moi je suis sur le morceau. Y a que nous qui avons fait un droit de réponse, tu sais pourquoi on l’a fait ? Parce qu’à un moment donné ces paroles ne nous concernent pas ! Elles concernent Nekfeu qui les a prononcé. Or, dans le communiqué de presse qui a été fait, je suis cité en premier. En somme, c’est : « Comment se faire de la publicité ? » C’est un vieux système ! Et c’est souvent que les problèmes me tombent sur la gueule, faut pas chercher, je suis l’animateur social du hip hop français (rires). Si je peux dire juste une chose sur Charlie Hebdo, ça fait longtemps que ce journal-là fait du sensationnel en faisant des articles à la limite de la discrimination et du racisme. C’est un journal qui est censé être d’extrême gauche, alors que sur nos blogs nous ne recevons que des messages de militants d’extrême droite qui défendent Charlie Hebdo. Ils viennent sur notre propre blog pour citer des choses, alors qu’on n’a rien dit sur cette affaire-là. Donc les nazis défendent Charlie Hebdo, C-Q-F-D !

N’avez-vous pas l’impression que le hip hop en France est la seule culture musicale où tous les médias, qu’ils soient mainstream ou underground, parlent de tout sauf de musique ?

Exactement ! Tu as répondu ! C’est même pas une question c’est une réponse que tu viens de donner. On est surveillé, tout ce qu’on dit est détaillé et au moindre mot qui dépasse tu as un député UMP qui sort pour t’attaquer. Et surtout, il y a très peu de solidarité. Quand Nekfeu a dit ça (ndlr : les paroles à l’encontre de Charlie Hebdo), on aurait aimé que la communauté hip hop et surtout les gens d’origine immigrée puissent se serrer un peu les coudes et avoir une lutte commune positive. Pas en insultant les autres, mais en montrant qu’on fait énormément de choses positives et qu’on ne répond pas à la caricature des journaux. On déplore un manque de solidarité et un manque d’implication générale, mais j’espère que ça va venir. Honnêtement, quand on voit les 17-18 ans, on a un minimum d’espoir. La toute nouvelle génération se redécouvre des combats et des sourires. Elle se redécouvre une exigence dans l’écriture et dans les flows, une exigence culturelle. On rencontre des gamins super positifs, et peu importe leur origine. Qu’ils soient blancs, noirs, catholiques, juifs, musulmans, nous on en a rien à foutre, c’est juste une question d’état d’esprit. Il faut arriver à serrer les rangs pour qu’on puisse au moins se défendre quand on est attaqué. Par exemple, si Minute avait fait la caricature de Taubira aux Etats-Unis ou en Angleterre, le lendemain ce serait fermé. C’est ça la différence : en France il a fallu trois semaines pour avoir la première réaction (entonne la marseillaise en souriant). Il faut mettre en application ces beaux hymnes et ces beaux droits de l’homme. C’est bien le papier, mais après il faut que les actes suivent. Or, il y a comme un petit décalage…

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