17h25 : la pause. J'abandonne mon collègue au bureau. Il va rester seul. Je quitte pour dix minutes la pléiade démente qui vient noyer ses yeux vides dans la lueur des spots lumineux du centre commercial.

Au bout de son couloir venteux, elle repère. C'est qu'elle glisse un oeil entre les tiges jaunies des orchidées de temps à autre, pour s'assurer que personne ne passe au-dessus du portique et ne fraude l'entrée. Son oeil est attiré par la couleur criarde et la forme austère de l'uniforme obligatoire du personnel du centre commercial. Elle porte le même. Plus austère encore, avec un col qui gratte au cou.

Elle m'a repérée ; Madame Pipi sourit. Elle sait qu'elle va bavarder pendant trois minutes, sa pause à elle, entre deux cuvettes, deux coups de lavette.

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Beuglements perdus aux vents

L'homme au costume-cravate mal ajusté passe sa tête dans les toilettes des femmes en poussant une tige jaunie du revers de la main. Le type, rentré à pas de loup dans la quarantaine, au stade du complexe de la tempe qui grisonne, la galoche qui pointe vers le ciel de son air fier, beugle.

L'homme beugle sur Madame Pipi, comme les autres. Entre deux orchidées assoiffées, il lui crie dessus que les toilettes des hommes puent l'urine. Il en revient tout juste, il a constaté l'infamie, l'odeur âcre de pisse lui a constipé le crâne.

C'est de sa faute. La faute de Madame Pipi. L'homme rajoute qu'il trouve ça scandaleux qu'on lui fasse payer les toilettes, alors qu'il vient de dépenser mille euros en cadeaux foireux comme des pets dans des commerces.

L'affaireux lui dit qu'il faut qu'elle vienne traîner sa lavette sous les urinoirs senteur de pin des Landes, sinon, il ira se plaindre. Ben tiens. Ca glisse sur Madame Pipi. Elle le regarde posément, fatiguée même d'exprimer le mépris qui la guette, elle lui répond la phrase prévue pour tous les types dans son genre, qu'elle le fera, mais qu'il peut toujours aller se plaindre.

Erotisme sur pin des Landes

Ça la gêne au fond. Madame Pipi ira balancer une bonne dose de javel au pin des Landes sous les urinoirs n'importe comment, mais ça la gêne. Elle le fera quoi qu'il advienne.

Quand elle arrive de ce côté du couloir venteux avec sa lavette au bout du manche, pour racler l'urine que ces messieurs n'ont pas induite dans le trou prévu à cet effet, elle est un peu troublée, Madame Pipi.

Elle sent bien que des gars bizarres aimeraient parfois se montrer un peu. De ça, Madame Pipi n'en parle pas, elle n'y pense pas, elle ne veut pas y penser. Quand elle en soupçonne un, elle détourne les yeux, elle reprend son seau, oublie et retourne chez les femmes.

Elle a déjà trouvé des roms dans le fond des toilettes en train de faire elle-ne-sait-trop-quoi avec des espèces de sarbacanes évasées… Elle ne veut pas savoir ce qu'ils faisaient. Elle n'a pas regardé. Elle leur a dit "oust" et voilà. Bref, elle ne se sent pas à l'aise dans les waters des hommes.

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Les plus sales, les femmes, figurez-vous

Madame Pipi, légèrement accoudée au portique pour relâcher quelques instants sa jambe, me dit qu'elle reste plus souvent du côté des toilettes femmes parce qu'elle s'y sent assez bien. Et puis surtout, parce qu'elle y est bien forcée, avec les drôles d'oiseaux qui y rentrent.

Forte de son expérience comme gardienne et femme d'ouvrage de toilettes publiques, Madame Pipi pense sérieusement que les femmes sont beaucoup plus sales que les hommes.

Les femmes parsèment la lunette de gouttes d'urine chaudes et troubles, ne tirent pas la chasse d'eau après leurs excréments, jettent leurs tampons dans les toilettes, ou alors, les "oublient" sur les poubelles où persisteront des spectres rougeâtres jusqu'au dernier coup de pin des Landes de la journée.

Madame Pipi le prend avec philosophie, comme on dit. Elle trouve ça comique parce que les femmes veulent toujours être "la plus belle", et paraître séduisantes et sentir bon et se promener avec des hommes comme si c'était des sacs-à-main… Mais c'est une véritable catastrophe.

La vengeance se mange mieux chaude

La dernière fois, voilà qu'elle allait fermer les waters, Madame Pipi était fatiguée, elle avait mal dormi. Elle avait hâte de rentrer chez elle, de manger paisiblement avec son mari, de regarder la rediffusion d'un épisode d'une série américaine et de s'endormir comme une masse. Après ses vingt-cinq coups de lavettes dans les pattes.

Une femme, la trentaine, rapplique, supplie, proteste contre la porte à demi-fermée, avec son envie pressante sous le coude. Madame Pipi comprend, se dit qu'elle peut réouvrir alors que l'heure est entamée, pour une fois. Elle ouvre le passage, la femme s'indigne sur le prix, paye et rentre.

Madame Pipi part dans les toilettes des hommes en râpant le sol de ses semelles en caoutchouc. Elle avait en tête l'idée ferme de finir rapidement ce côté qui la gêne.

Une fois les derniers carreaux shampouinés de pin des Landes, elle retrouve au milieu du couloir des toilettes femmes, un long et épais étron sentant terriblement fort. La femme a disparu.

Carnet noir de doléances

Madame Pipi réceptionne des remarques en tout genre, toute la journée durant, ça la touche même plus, c'est son travail.

Ce qu'elle ne comprenait pas au début c'était la méchanceté des gens. Aucune empathie. Elle n'en sait pas plus aujourd'hui mais elle ne se pose plus la question. Madame Pipi fait sa besogne, rentre chez elle, dort.

Elle parle des orchidées, n'oubliera pas de les arroser ce soir avant de rentrer chez elle. Il n'y a plus de gobelets dans la fontaine à eau. C'est que Madame Pipi a dû les cacher dans son petit placard, parce que la veille, des clients les ont volés.

Un retraité bigarré arrive, la bouche ridée qui tire gravement vers le bas, signe physiologique qu'il a boudé trop longtemps. Un original : les parois entre les cabinets ne seraient pas assez longues, les parois devraient joindre sol et plafond, ne pas laisser de trous, d'air libre, d'espace, pour que les bruits ne s'échappent pas. Ca frustre quand les voisins vous entendent déféquer. Et puis, avec le prix qu'on paye…

Encore une autre victime du monnayeur, encore du papier toilette qui bouche le siphon d'un lavabo dont l'odeur de conifère javellisé s'est momentanément égarée, encore un relent nauséabond aux alentours de la poubelle où les couches des nourrissons fermentent. Encore un coup de lavette.

Madame Pipi n'aime pas qu'on l'appelle Madame Pipi derrière son dos

Ce que Madame Pipi ne supporte pas, c'est justement ce surnom qu'on lui file. Impropre, déplacé. Ça la fout en rage quand elle surprend des gens qui l'appellent comme ça à voix basse, qu'ils paniquent et se rattrapent en l'appelant "Madame".

Elle ne s'attarde plus là-dessus, ça la blesse. Elle se concentre sur ses coups de lavettes à passer. Pour avoir une approximation du nombre de nettoyage au pin des Landes à la journée, il faut multiplier les deux sessions obligatoires par heure travaillée (ce chiffre peut aller jusqu'à trois, en cas de crasses imprévues et bien incrustées) par le nombre d'heures d'ouverture. Ensuite, il faut multiplier ce chiffre par deux, pour les hommes, et pour les femmes. Les deux employées des toilettes se partagent plus de quarante coups de lavettes par jour.

Elle fait ses petites théories, Madame Pipi. Quarante, c'est peut-être le nombre de coups de lavette d'une famille avec deux enfants pour une année. Une pensée la traverse : et si les gens étaient aussi sales ici que chez eux. Elle oublie. C'est aller trop loin que d'aller jusque là. Ça ne la regarde pas.

Elle se demande à quelle fréquence elle nettoie ses propres toilettes. Une fois par semaine. Elle n'est pas "maniaque" comme ici, au travail. Elle aime juste que ça ne soit pas sale, alors, son mari et elle font tous les deux attention, sans pour autant se tuer.

Water crash

Madame Pipi raconte qu'elle a essayé au début d'expliquer aux gens en quoi ils ne la respectaient pas ; elle essayait de justifier son innocence.

Au début, elle considérait chaque chose, elle prenait du temps pour chacun. Elle a vite arrêté en voyant ce qu'on pouvait laisser derrière soi aux toilettes, au coeur de nos intimes entrailles.

La plainte qui revient le plus souvent, c'est le prix de l'entrée aux toilettes. Un demi-euro. Qu'est-ce qu'elle peut y faire Madame Pipi. Si ça ne tenait qu'à elle, que le centre lui appartenait, elle baisserait le prix, c'est clair. Mais qu'est-ce qu'elle peut y faire.

Elle se rappelle qu'un jour, un monsieur, un professeur, sur ton-de-confidence, avait apporté son "soutien" à la cause des Madames Pipi. Elles qui en chient des bulles carrées toute la journée à passer des coups de lavette.

Il lui avait dit que c'était culturel les toilettes publiques en France, qu'un peu partout il y a des toilettes payantes, comme des gratuites, et que du coup, les gens devaient comprendre que toutes n'étaient pas gratuites, et qu'il ne fallait pas pour autant décharger sa haine et ses couilles sur Madame pipi.

Un "intellectuel". Elle a pas tout compris, tout ce qu'elle sait, c'est que ce n'est pas elle qui met les demi-euros dans sa poche, que son salaire tombe à la fin du mois.

Madame Pipi comprend qu'ici-bas, l'orgueil paye le respect au prix du fétide ; que le courage, ici-bas, résiste parce qu'il n'a pas d'autre solution devant l'ombre.

Elle ajoute en rigolant : "comme on fait son lit, on se couche".