Voilà le tableau. 21 heures, j'enfile un pyjama tout propre, me brosse sagement les quenottes et m'allonge sous les draps. Qu'il est bon de dormir après une journée de m... Difficile. Oui, je n'attends que ça. J'attends et j'attends. Ça va venir. Je le sens. Ou pas. Qu'à cela ne tienne, j'ai un stock de tisanes Nuit Profonde à écouler. Il est noté : infusion douce et relaxante, idéale pour faire de beaux rêves. Je n'en demande pas tant, mais si je rêve, c'est que je dors. Voilà qui devrait me convenir. Elles y sont toutes : réglisse, verveine, camomille, mauve, mélisse et compagnie. Des noms qui donnent presque envie de bailler : moelleux et douillets. Je m'imagine m'enrouler dedans et, avec cette cape fleurie sur le dos, rendre une petite visite à Morphée. J'essaie donc l'infusion. Pas d'emballement, la potion n'agira pas tout de suite. En attendant...

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J'essaie le cinéma. Les belles images, les tragiques, rire, pleurer, faire la grimace devant un film, bien, très bien je me dis, pour extérioriser, me vider un petit coup, me sentir lasse. Hélas, c'est l'échec : lorsque la comédie dramatique se termine, je suis surexcitée. Zut. Effet inverse. Je suis chaude comme la braise, je veux vivre pour de vrai, être le personnage principal du meilleur film de tous les temps, la vie, je veux que ce soit intense et passionné. Bon, bon, bon, essayons un deuxième film. Un plus calme, genre scandinave sous-titré sur Arte. Avec des paysages enneigés, des horizons bouchés, des dialogues de deux phrases. Maximum. Ça fera retomber l'excitation, c'est certain.

Au bout de deux séquences de pont de bateau sous la bruine, je me lève, je n'en peux plus. Je veux baiser. Je veux baiser ? Mais oui bon sang, un amant, pourquoi n'y ai-je pas pensé ? L'amour détend, épuise : je vais sauter sur son corps, l'étreindre, en faire le tour, cambrer, contracter les muscles, me débattre, le retenir, le pousser, recevoir, sortir, l'inviter à nouveau, assise, allongée, accroupie, à genoux, debout même soyons fous, sur et sous lui. Après ces ébats torrides, aucun doute je devrais m'écrouler ! Il y a juste un léger, un minuscule problème : pas l'ombre d'un partenaire de jeu dans les parages. Rien. Nothing. Je soulève les draps, j'inspecte dans toutes les pièces, je fouille même dans les placards. J'appelle. Pas de réponse. Je suis belle et bien seule dans mon appartement. « Belle et bien » toute seule. Ah, quelle ironie.

Je n'essaie pas l'amour. Je tourne comme une lionne en cage. Me cogne la tête à la porte d'entrée : je l'ouvre, je sors. Oui, de l'air. Ça me fera du bien.

J'essaie le sport. Je me mets à courir. Je cours et je cours. Je cours plus d'une heure en pyjama et baskets dans la nuit. Après avoir fait le tour de la ville, je finis par rentrer. Malgré ma tenue affriolante et mon élégante foulée, je ne ramène ni amant, ni marchand de sable. Où est-il d'ailleurs ce crétin ? Sur quel marché le vendeur de gravier, le dealer de galets ? Hein ? Des galets : il faudrait bien ça pour m’assommer décemment. Bon du calme je me dis, laisse tomber le conte pour enfants névrosés. C'est du vintage, c'est du passé. Aujourd'hui, tu es grande. Grande signifie : tu peux prendre de la drogue.

J'essaie la marijuana. (Après un deuxième tour de la ville en pyjama à la recherche du vrai dealer, faut-il le mentionner) Et là... Je vous passe les détails, on en aurait pour des heures à raconter. Au lieu de rentrer en moi et de sombrer : je sors par tous les pores de ma peau, m'évapore, me perds, bois la tasse, mon esprit fait de la brasse, il y a des navires dans la tempête, des cirés jaunes, l'écume qui claque, la mer Baltique a un arrière goût de verveine, j'essaie en vain de me raccrocher à une barbe blonde, oui il y a même un funambule suédois entre la tour Eiffel et la tour Victoria, c'est long, c'est très long, surtout quand ce con avance d'un pas et recule de deux au-dessus de la Nuit Profonde. Quand il arrive enfin à Stockholm, j'ai le cerveau en ébullition, sur le qui vive, pas la moindre envie de roupiller à l'horizon. J'enlève le pyjama, ces longueurs m'ont donné chaud. On ne se referait pas une petite infusion ? Et un bon bouquin, mais oui ah ah ! Voilà la solution !

J'essaie la littérature. Sous les draps, je m'applique à suivre les lignes qui me mèneront tout droit au royaume des rêves : Je vis, je meurs, je brûle et me noie... Je ne suis pas montée dans le bon train. Ouh là là, non pas du tout. Ces mots seraient bien capables de déclencher un soulèvement dans mes entrailles. Ça sent la révolution intérieure à plein nez, danger, danger. C'est le genre de poésie effet vitamine C. Je me connais, je péterai le feu avant la fin du sonnet. J'ouvre un autre livre : Un soir je suis assis sur le lit de ma chambre... Ça me fait penser à quelqu'un ... d'hôtel sur Bunker Hill, en plein cœur de Los Angeles. C'est un soir important dans ma vie, parce qu'il faut que je prenne une décision... Ça sent le roussi. Un soir important ? Prendre une décision ? Attends, attends, ça va cogiter sévère, ça risque même de sortir de la chambre et d'aller gambader dans les rues pour s'aérer le ciboulot...

Inconscient ! En plein cœur de Los Angeles ! Et les enseignes qui clignotent, les bars ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les billards électriques et les filles qui sentent le grand air du pacifique, tu y as pensé ? Tu vas avoir envie de fourrer ton nez dans leurs cheveux, de te soûler de leur parfum, mais sûrement pas de rester là sagement sur ton petit lit à peser le pour et le contre. Tu n'es pas prêt d'en écraser et moi non plus. Je referme le livre avant que le type n'ait le temps de commettre une imprudence.

J'essaie les mots croisés. Et puis tant qu'on y est les mots fléchés et les sudoku. Je me creuse la cervelle en sirotant ma troisième tisane. Le sept, ah il est déjà dans la colonne. Et si je le mets là... Non. Et là ? Non plus. Bon, bon, bon, en deux lettres, pronom personnel. Je ? Tu ? Nous ? Ne sommes plus ensemble. Ça fait plus de deux lettres. C'est agaçant. En cinq lettres, film raté. Ces devinettes me mettent les nerf en boule. Où veulent-ils en venir exactement ? Horizontalement, en cinq lettres, on n'en dort plus. Je déchire les grilles de l'enfer en petits bouts.

Croyez le ou non, mais je vous le dis, je vous assure, je vous jure : j'essaie les moutons. Je ferme les yeux très fort et je visualise un bel animal : toison étincelante, brushing tout frai, pattes effilées, museau volontaire, oreilles au top de l'horizontalité, non vraiment, un mouton bien sous tous rapports. Il prend son élan, et hop c'est parti ! Un ! Derrière, ses petits camarades semblent au taquet. Deux ! Tr... Le troisième s'écrase le museau contre la barrière. Un rebelle je me dis. C'est pas grave, je recommence. Un ! Deux ! Trois !

Quatre... Le cinquième refuse de sauter, le sixième se prend les sabots dans la haie, le septième et le huitième y vont patte dans la patte. Ils se foutent de ma gueule. Ils se foutent vraiment de ma gueule. Incroyable : le neuvième déploie ses ailes et se barre. J'ouvre les yeux effarée. Je tente : Qu'est-ce que c'est que ce chahut, allez les petits gars, on se reprend, en rang, en rang ! A la queue leu leu, on se concentre ! On continue sagement à partir de dix, allez, on s'applique ! Au début, j'y vais mollo. J'adopte la stratégie maîtresse d'école, j'essaie de les amadouer, de les brosser dans le sens de la laine. Je ne les oblige même pas à recommencer du début. Mais rien n'y fait. Petits cons. Ils n'ont plus de limites. Ils repeignent les barrières, copulent devant derrière, sortent les tronçonneuses.  Sans pitié. Alors je crie : Je vous laisse une dernière chance, si à trois vous n'êtes pas en rang, ça va chier. Un, deux... Vous allez voir, je vais vous... Vous pouvez rire, imbéciles on verra bien qui rira le dernier, en méchoui dans l'assiette ça risque d'être compliqué ! Trois ! Nom de dieu. Ils sont hilares. Ils se tordent de rire. De leur rire dégueulasse de mouton. Ça se roule dans la prairie, ça se tient la panse, ils ont de l'herbe plein la toison. Je ne m'entends plus crier au milieu des bêlements. Je crache, je trépigne, je m'arrache les cheveux. Je me lève.

Qu'est-ce que je peux faire d'autre ? Je me lève et je vais me préparer une putain de saloperie de tisane, ça ne fera que la quatrième. Je t'en foutrais des Nuits Profondes. Je tremble encore de rage à cause de ces merdeux, tout sauf champion du saut de barrière, incapables de rester sérieux cinq minutes, bons à rien, gilets de mémé, oui voilà où vous finirez, sur le dos d'une vieille et vous l'aurez bien mérité ! Je pleure en allumant le gaz. Je pleure puisque je suis condamnée à garder les yeux ouverts. J'attends, ridicule, grelottante en culotte dans ma cuisine, que l'eau bout. J'attends. J'attends. L'eau ne bouillira pas. Il n'y a plus de gaz.

Je vois le verre que j'ai cassé hier. Alors j'imagine le verre sur mon bras, dans mon bras, la peau qui se fend, qui pleure à ma place, qui fait un beau sillon, bien plus beau que dans la prairie. Ça leur fermerait leurs gueules aux moutons. Ça leur couperait les ailes et l'herbe sous le pied. Je veux me mettre ce verre dans le bras pour les faire chier, pour tacher de sang leur jolie laine, je veux crever parce que mon appartement est vide de barbe blonde, parce qu'il n'y a plus de gaz, personne pour me raconter une histoire, je veux brûler et me noyer, je veux bêler la gueule ouverte, je bêle et je bêle et je disais quoi tout à l'heure ? La vie, le meilleur film de tous les temps ? Connerie. Je veux la faucheuse maintenant, le sommeil jusqu'à la fin des temps, oublier, arrêter cette tempête, stopper le funambule qui tombe qui tombe et qui tombe, qui n'en finit plus de tomber, je veux.. Je... J... tombe morte de fatigue sur le carrelage de la cuisine. Deux heures plus tard, ma vessie me réveille. Bonjour ! Je suis pleine à craquer de Nuit comment déjà ? Au bout du rouleau, je prends un stylo.

J'essaie l'écriture.

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