Par Sa-de

"Y'a pas de connards, y'a que des gens mal assortis", est l'aphorisme qui sort de la bouche de Sophie, quand elle me file le pyjama des invités. On va passer une soirée à se demander pourquoi à trente ans, on ne baise plus qu'une fois par mois, grâce à de mauvais cocktails. Je suis fourrée dans ses draps propres, heureuse que la vie nous réserve encore des moments de douceur.

Elle me dit que demain c'est la Saint-Valentin, qu'on va sortir, s'encanailler. Je lui dis que s'encanailler en 2014 ça n'a ni queue ni tête, c'est beauf de sortir le soir de la Saint-Valentin. Elle répond que le 14 février est le 14 juillet des rêveurs solitaires, le soir où seuls les libertins arrosent le comptoir. Je me dis au diable l'obsolescence des mots, Sophie a peut-être raison, après tout elle a son diplôme d'avocate.

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Seulement le dernier en date qui m'ait encanaillée n'a pas rappelé. Un cuistot drôle et poilu, qui m'a confié au bitume après m'avoir montré que ses parties étaient aussi robustes que les murs porteurs de son loft. On avait parlé ciné comme on aurait dépouillé une boulangerie, on s'était montré la couleur de nos Damarts, la franchise de nos ventres mous, le travail de semaines de running. J'avais même parlé de mon complexe d'Oedipe inversé et de la tâche de naissance de mon chat. Aucun sens du partage, la canaille n'a pas insisté.

Alors les copines ont sorti leur talisman : tu es belle, intelligente, rigolote. Il n'a pas pu voir que tu es autant affolée par l'idée de crever seule que de te réveiller au milieu d'un numéro de cirque afghan. Demande-lui pourquoi il ne te rappelle pas. Demande-lui.

Mais non car vendredi, il y aura plein d'autres canailles, pas grave si le cuistot fait mijoter. La Saint-Valentin est un lâché de rêveurs ! Des rêveurs prêts à en découdre, à chanter mes louanges, me faire parler de ma mère, de mes ex, de mes plans. Des canailles polyglottes, émérites, barcelonaises…

Vendredi, quand les bagouzés repus iront chanter leur amour dans un resto étoilé, les mal assortis adeptes du jogging remballeront leurs bouquins d'Austin pour jouer aux disponibilités d'un soir. Un soir qui fera la part belle aux souvenirs des futurs embagouzés. Un soir banal où Sophie et moi faucheront la prévisibilité, façon bourdon VS bourbon.

On veut toujours ce qu'on a pas, mais à la Saint-Valentin, on trinque avec ce qu'on a.

Sophie dit : "Vendredi, on peut faire ce que l'on veut, rentrer seules ou accompagnées", et je la vois se renfoncer sous sa couette, confiante. J'aime ses idées tardives d'encanaillement parce qu'elles souscrivent à l'avenir. Que leur exécution approximative nous confiera des récits. Que dans la tête de Sophie, nous fêtons notre dernière Sainteté ensemble, au comptoir.