Par Jehanne Cretin-Maitenaz

 

« I buck queers », « The faggot took the back way », les illustres Big L et Notorius Big nous ont prévenu : le monde du hip-hop n'est pas un bonbon à la fraise pour gays. L'homophobie certifié des rappeurs n'est pas un label purement US, on retrouve aussi ces punch-lines périmées en France : «  Mais on m’a dit qu’c'était des pédés qu’ils produisaient / Donc en tant qu’anti-pédé, ton colon je viens briser »  dit Rohff dans « On fait les choses ». Le rap reste aujourd'hui un des derniers genre musical faisant rempart contre la communauté homosexuelle, en témoignent les «that’s gay» (ça craint) ou «faggot» (pédé), qui résonnent comme insultes suprêmes.

Depuis 2012 la tendance s'atténue : Frank Océan a fait son coming out sur internet et Macklemore en featuring avec Ryan Lewis produisent la même année le single Same Love, sorti en soutien à la proposition sur le mariage homosexuel aux Etats Unis. Plus en profondeur, déferle une vague MC venus briser l’archétype d'un genre transpirant la testostérone et le machisme affirmé. Le hip-hop queer se fait une place à coup de déhanchés sulfureux et d'instrus qui mettent des baffes. Apparue à New York cette vague dissidente est plus surprenante, plus hallucinante qu'une inhalation de poppers. Par leurs looks transgenres, leurs rythmiques indomptables et obscures, les rappeurs queer transgressent avec style le conformisme du MC Gangsta pour le MC Gayngsta. Défi absurde ou démystification d'un genre hostile ?

Au risque de catégoriser ces rappeurs, prônant l'abolition des frontières de genre, voici une petite sélection de langues bien pendues, venues malmener les vieilles conventions.

Zebra Katz - Le dangereux Hypnotiseur 

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Zebra Katz pourrait être celui qui fera sortir le hip-hop Queer de son cercle new-yorkais. La musique sombre et engagée de ce hypster de Brooklyn s'est importée en France dans les milieux branchouilles et a tourné en boucle dans les fashion weeks. Le rappeur à la foi performeur et danseur tire ses influences directement du voguing - courant de danse apparu dans les années 70 au sein de la communauté gay des afro et latino-américains. Zebra se fait connaître en 2012 grâce à « Ima Read », un track slo-mo sombre et envoutant à mis chemin entre rap et beat primitifs. Sorti tout droit des Ballrooms (là où les danseurs de voguing s'affrontaient), le terme « Ima Read » veut dire clasher, c'est l'art de l'insulte. Un bon « reader » peut vous déchirer en une seule phrase. Ce titre menaçant qui fait trembler les jeunes booty égarés est signé sous le label Mad Decent produit par Diplo, toujours présent dans les bons coups. Zebra poursuit son envoutement avec sa dernière compilation DRKLNG sortie en 2013 et particulièrement le titre  Y I DO. Une brasse dans les eaux troubles de l'underground queer. 

Le double Mikky Blanco

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 Michael Quattlebaum est tombé amoureux du rap auprès d'artistes comme Eminem, bien que celui-ci n'ait pas la plume tendre envers les « faggots ». Il rejette le statut de minorité brimée et nous prouve que nous somme prêts à accepter un rappeur gay. Il crée son alter ego Mykki Blanco, une rappeuse excentrique et lascive. Ne s'enfermant dans aucun de ses personnages, il est Mykkie et Michael à la fois. Dans une interview pour Tracks (Arte) il revient sur son personnage : « Mykki Blanco, c’est ma soupape de créativité. J’ai décidé de me montrer parfois en drag queen, parfois non. Il m’arrive tout simplement de ne pas en avoir envie ! Parce que je préfère tourner une vidéo dans la peau de Michael. Pour les gens, c’est le contraste qui fait tout l’intérêt. » La créativité de Mykki n'est donc pas limitée, à la fois femme fatale et bête sauvage., comme dans le clip « The Innitiation ». A l'instar d'un zombie au visage double il déambule dans une ville fantôme assoiffé de violence. Le choc est esthétique autant que musical : sons lancinants et minimaux, flow grave et nauséeux, costumes de drag-rappeur expérimental. Dans son tube à essai apocalyptique « Wavy », Mykkie nous démontre sa légitimité de MC.

Le petillant Cakes Da Killa

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Il y a quelque chose de lumineux, de léger dans les morceaux de Cakes Da Killa alias Rashard Bradshaw. A seulement 22 ans le rappeur du News Jersey a sorti deux albums et s'est créé un univers pétulant. Qualifiant sa musique de « Gully Cunt Music », rap de chatte de gouttière,ses morceaux se dégustent comme des petits biscuits glacés de sucre bleu ou rose. Il nous avait ravi les tympans en 2012 avec son délicieux et gazouillant Whistle et revient en 2013 avec sa mixtape The Eulogy où il parle de sexualité sans détour. Dans son titre « Goodie Goodie » il raconte telle une diva à la chantilly ses conquêtes au masculin, le potentiel du « jockstrap » bien porté, appelé aussi « suspensoir » en français : le balconnet pour fessier rebondi, et ses aventures sur le site de rencontre gay Grindr. Le rappeur qui sait depuis toujours qu'il est gay ne veut cependant pas être réduit à un « rappeur queer ». Pour lui, ce qui le caractérise, c'est le fait qu'il rap, et qu'il le fasse bien, non sa personnalité définie sur une quelconque orientation sexuelle, ce qu'il juge dérisoire.

 

Angle Haze : La nouvelle sensation

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Angel Haze n'est peut être pas la plus queer, mais certainement la plus féministe. Militante pour une meilleur représentation des femmes dans le monde du hip-hop, elle fait parti du renouveau Queer. Son premier EP Reservation sorti l'année dernière l'a fait connaître grâce à son flow imposant, parfaitement maîtrisé et rapide. Ses instrus sont ravageuses et transcendantes dès la première vibration. Ouvertement bisexuelle, Angel Haze a pris son envol à 16 ans du milieu catho très fermé dans lequel elle a été élevée. Artiste néanmoins introvertie, elle n'hésite pas à prendre la plume pour exorciser ses démons, comme dans sa reprise du titre d'Eminem « Cleaning out my closet » où elle avoue avoir été victime d'abus sexuel pendant sont enfance. Mais au delà du rap conscient, la rappeuse cherche a créer de nouvelles sensations. Lassée par le rap actuel, qu'elle trouve répétitif voire ennuyeux, elle revendique des influences musicales de divers horizons, comme le rock, la pop. Son appétit infini pour la musique se ressent comme dans le titre « I love you » repris avec Woodkid. Son dernier album « Dirty Gold », sorti en décembre 2013, est emprunt de son parcours mouvementé. Cet album est une surprise, dilué dans la pop et l'électro notamment avec sa collaboration avec A Tribe Called Red. Angel Haze a trouvé un bon équilibre entre accessibilité et accents plus singuliers.

Le1f ou l'appel du Dancefloor 

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Le1f ou Kahlif Diouf, cultive l'exagération du monde réel. Il y a dans ses clips un désir de théâtralisation, de détachement de tout univers rationnel indissociable de sa musique. Son style est expérimental, drôle et impertinent. Au delà d'une esthétique bariolée et finement lustrée, Le1f prône la liberté - orale ou physique - d'aller conquérir ce sombre espace qu'est le dancefloor. Fier d'avoir inventé le terme gayngsta, il débite un flow bavard. Ses morceaux sont chauds et pétillants, fortement influencés par le sabar, une danse du booty sensuelle sénégalaise. Le1f n'est pas un excentrique de plus, mais un artiste autodidacte. Il dirige le label hip-hop Camp & Street et multiplie les collaborations avec Spank Rock ou Das Racist dans le titre fêlé Combination Pizza Hut & Taco Bell.

Et que dire du côté du côté Français ? Il faut bien le concéder niveau explosion de créativité et cassage de tabou, les rappeurs français n'ont pas été en mesure de galvaniser les foules. Le Hiphop US et Anglais à su s'infiltrer dans divers styles musicaux, repoussant les limites du genre vers la saoul, le rock, la pop ou la funk, c'est peut être ce qui manque au rap français, qui reste encore cantonné à la street credibility et manque d'ouverture. Pourtant le rap indépendant s'en détache petit à petit, pour des formes plus originales et créatives.