Par Natalie Clifford Borney

Des études informent que les couples sont de moins en moins fidèles. Quand un simple regard peut suffire aux plus beaux mots d'amour, cet argument de l'adultère, ressorti du placard, fait l'apanage de nos penseurs. Ben tiens. A la bonne heure. Le lendemain de la Saint-Valentin, les amoureux viennent brader leur amour au drugstore.

A Bruxelles comme ailleurs, les scientifiques de la distribution dont la dextérité commerciale est à la digne hauteur de ce que l'ami Cupidon peut créer comme illusion, saisissent l'occasion de donner un coup de fouet aux ménages et à la consommation.

Le 14 février à Bruxelles, les transports en commun sont en grève. Les couples arriveront en retard, les fleurs prendront des coups de chaud dans le métro, la crème fouettée coulera dans le fond du sachet, les conducteurs de bus feront peut-être leur détour pour acheter le présent qu'ils n'ont pas eu le temps de chercher.

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La grève des transports permettra aux amants officieux, brûlant de passion, de fournir un alibi en béton à leurs moitiés officielles. Pour d'autres, cette grève de la STIB déclenchera une bonne grosse engueulade une fois arrivée à la maison, après le dîner. Et puis, ceux qui s'en moquent, s'en moqueront, avec cynisme, honnêteté ou de raison.

Quelques jours avant la Saint-Valentin, les magasiniers s'agitent dans leurs uniformes en synthétique qui gratte ; le spectacle va commencer. On approvisionne les têtes de gondoles des rayons non vénitiens ; chocolat trop sucré, pâtes de fruits industrielles, petits fours aux fruits rouges et foie gras, préservatifs acidulés et lubrifiants avec millilitres offerts.

Les vendeurs des magasins d'alimentation préparent en coulisses les étiquettes de réduction pour le lendemain de la fête. Les directeurs ont anticipé la situation grâce à leur boule de cristal. Le 15 février, maîtresses et amants viendront à leur tour en masse, fêter leur amour, en promotion.

On annonce -30% de réduction sur les gâteaux à la crème et coulis de framboise, -50% sur les tulipes et les roses venues d'Hollande, -40% sur le champagne au packaging teinté du rouge de l'amour pour les uns, de la mort ou de la bonne affaire pour certains.

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Il n'y aura que -20% de remise immédiate en caisse sur les boîtes de fraises en forme de coeur dont les fruits, hors-saison, ont ce goût ineffable d'eau, de vide. Ceux qui recevront les boîtes posteront des selfies sur Instagram.

Dans les rues de Bruxelles, plusieurs hommes marchent, quelques-uns sereins, beaucoup gênés, avec dans les mains, une fleur ou un bouquet. Dans les transports en commun, des papiers cadeaux dépassent des sacs ; on les exhibe, c'est normal, ou alors, on les cache pour ne pas montrer aux autres ce que l'on a acheté.

Au lendemain de la fête, certains iront acheter de la lessive qu'ils n'avaient plus dans leur placard pour laver les draps. Cette vendeuse du salon de massage avait oublié de dire que cette huile graissait à ce point ; ça a salopé le blanc de la housse de couette. Et puis ce parfum pour la literie au gingembre qui est censé stimulé la libido, ça sent mauvais.

Assise dans la grisaille avec une bière en terrasse, je regarde un jeune homme avec son budget de 20€ qui égrène les boutiques de bijoux fantaisie autour de la place. Il ne trouve pas ce qu'il veut ; il ne peut pas offrir quelque chose d'utile, ça ne se fait pas pour la Saint-Valentin apparemment.

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Il cherchera à nouveau demain, le jour J. Il arrivera en retard parce que les transports seront en grève, donc, en attendant son tram, il ira manger un Giant au Quick de Louise. En arrivant enfin pour dîner, noyé par la pluie, il sentira la câpre, n'aura presque plus faim et tiendra, in extremis, entre ses mains, le présent fantaisie à l'emballage froissé.

Pour nos penseurs de commerciaux, à l'approche des dates de péremption, il faudra savoir ne pas tricher, savoir ne pas se mentir, savoir se séparer des symboles de l'amour avant qu'ils ne pourrissent et ne contaminent ce qu'il reste de vie.

Tout comme l'amour devrait apprendre à ne pas se mentir, savoir tuer ses propres excès, savoir renoncer à sa tentation égoïste de sauver ou de soumettre l'autre.

Tout comme l'amour, en faisant les cent pas sur le pont des soupirs de sa logique, entre le palais des Doges de son orgueil et sa prison intérieure où se brise ce qu'il a de coeur, doit accepter de savoir partir pour ne pas complètement mourir.