Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon cœur, transparent Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême, Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? — Je l’ignore. Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore Comme ceux des aimés que la vie exila.

Son regard est pareil au regard des statues, Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a L’inflexion des voix chères qui se sont tues.

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, 1866.

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Les tirages de Laura Makabresku, photographe polonaise, ont cette couleur du spleen en deuil, cette saveur amer de la nostalgie ; cette lumière, telle une ombre, terne, quasi blafarde. Il règne une troublante et touchante atmosphère désincarnée, clinique, qui sent à plein nez la belle poésie torturée.

Les êtres, animaux, humains et végétaux, tournoient dans une valse aérienne, sur le requiem d'un Mozart meurtri, au bras d'un passeur lumineux et charmeur. L'aura blanchâtre qui émane de ce dernier compagnon de route, réchauffe l'âme et le coeur d'une monotone langueur. Au bord du fleuve où l'on se meurt, le passeur guide le pas ; il remonte la couverture sur les épaules de ses brebis lovées dans leur dernier lit.

Le long baiser froid de l'automne annonce la dernière heure ; les violons se frottent doucement contre le crin. Les sanglots sont longs et s'évanouissent dans la brûme. Les feuilles s'envolent au vent mauvais. Les feuilles, comme les corps, muent, se défont de leur manteau de torpeur et intègrent leur passé. Les feuilles abandonnent leur blème pour ressurgir ailleurs, un jour, espèrent-elles.

On imagine Prévert et Verlaine qui parlent chiffons autour d'un thé noir. Les feuilles mortes leur rappellent toujours des tas de souvenirs. Jour après jour, les amours n'en finissent pas de mourir. Ils disent que l'on s'indiffère et que contre cela, il n'y a rien à faire. Ils se demandent si l'on peut jamais savoir par où commence et quand finit l'indifférence.

Prose inspirée par Verlaine et La chanson de Prévert de Serge Gainsbourg.

Crédits photographiques : Laura Makabresku

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