Depuis que l'homme est, l'homme embaume. Le croque-mort talonne la femme de joie au sacre de plus vieux métier du monde. Après une éternité de loyaux services plus pour les vivants que pour les morts, le croque-mort reste assigné aux coulisses de la vie. Hormis le succès visuel de Six Feet Under, on ne voit et rencontre que trop rarement ces oiseaux pas si malheureux. Le croque-mort, greffé de plumes noir de jais, symbolise notre peur de l'inconnu, notre méconnaissance du funeste ; il catalyse notre impuissance contre la vie. Malgré le tabou, la profession intrigue, attise une curiosité souvent mal placée dont les détails et la réalité crue du marché déconcertent. Nous avons rencontré un thanatopracteur - Edouard dirons-nous - l'un de ces croque-morts qui, d'ailleurs, adore ce surnom qu'on lui donne. Edouard nous a parlé de son parcours, de son métier, des vivants et du marché de la mort qui ne saurait connaître la crise. Edouard a la trentaine, des cheveux bruns mi-longs, raides, le front haut et des yeux marrons expressifs ; il travaille dans les pompes funèbres depuis presque sept ans. Son témoignage sera publié en quatre épisodes.

Colin-maillard de l'embauche

Comment as-tu commencé à faire ce travail ? Edouard : Un peu par hasard. J'avais tapé "métier glauque" sur internet et j'ai trouvé : brancardier, ambulancier, fossoyeur. J'ai choisi fossoyeur, on m'a répondu tout de suite mais je n'ai jamais fait ça. Le salaire du marbrier ne m'intéressait pas mais il travaillait avec une pompes funèbres qui cherchait justement un croque-mort, un porteur-chauffeur. J'ai postulé et j'ai eu le boulot tout de suite, un mois après j'ai commencé.

Il y a une formation pour être porteur-chauffeur ? E : Non, il n'y en a pas pour devenir agent de pompes funèbres. Enfin… Si, il y en a une mais on l'oublie pour porteur-chauffeur, c'est l'agent de pompes funèbres de base. Pour être assistant funéraire, thanatopracteur ou maître de cérémonie, il y en a une.

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Qu'est-ce qui t'a attiré dans cette profession ? E : J'étais curieux, je voulais me découvrir. C'était vraiment la première raison parce que le salaire qu'on me donnait était le même qu'un barman ou qu'un serveur. Après j'ai commencé à me faire beaucoup d'argent parce que je me suis spécialisé. J'ai fait des astreintes et beaucoup de permanences.

Ca gagne combien par mois un croque-mort ? E : Aujourd'hui je travaille pour une entreprise qui débute, je suis à 1400€ avec mes permanences.

Tu as déjà gagné plus ? E : Oui. J'accepte cette situation pendant deux ou trois mois mais si je ne dépasse pas la barre des 1500€ bientôt, je ne vais plus aller ramasser du mort et m'esquinter de plus en plus. Parce que 9 cas sur 10, ça va très bien, mais il y a 1 cas sur 10 qui passe forcément à travers les mailles du filet et qui me touche en pleine tronche, qui me touche au coeur, et dans ces moments là… c'est pas toujours marrant. Du coup, l'argent, oui, c'est une belle contrepartie.

D'où vient cette expression "croque-mort" ? E : C'est légendaire, c'est une belle connerie : on aurait croqué des orteils pour attester de la mort des gens. Ca viendrait de là mais c'est faux parce que depuis le XIVème siècle, des tests existent pour diagnostiquer la mort.

On a la vocation de croque-mort ? E : Oui mais c'est très particulier comme vocation… Je pourrais être père de famille avec des enfants et dormir tranquille dans les bras de ma femme, mais non. Je suis appelé n'importe quand, à trois heures du matin par exemple, parce que quelqu'un s'est suicidé.

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Ca te gêne ce nom, "croque-mort" ? E : Non, non, j'adore. Je me le suis fait tatoué. Je me suis aussi fait tatoué un chat noir, une tête de mort.

Hygiène de ceux qui croquaient la mort

Peux-tu nous parler de ta situation familiale ? E : Mes parents se sont rencontrés jeunes, ma mère avait dix-sept ans et mon père vingt. Mon père est retraité aujourd'hui mais avant il était dans la police scientifique comme traceur. Il identifiait les corps, prenait les empreintes et relevait les bouts de peau, d'ongles. Ma mère travaille au Casino. Elle est fan de films d'horreur et de Stephen King. Ca a été une grosse influence pour moi. Ma petite soeur étudie en droit pénal, elle veut travailler dans le milieu carcéral. On a une famille qui baigne dans le "darcos."

Quels profils de croque-mort as-tu croisé dans ta carrière ? E : Je dirais qu'il y a peu de penseurs, de cérébraux. Pour beaucoup, on leur dit de rester là, ils restent là, ils ne prendraient pas d'initiatives. C'est le porteur-chauffeur de base, selon moi, plus de la moitié des croque-morts. Il y a surtout des ex-taulards, des dépressifs, des alcooliques ou des drogués. J'en ai vu vraiment beaucoup des héroïnomanes qui tapaient sur les cercueils avant chaque enterrement. Ils étaient trop accros.

Leur manière de tenir le choc ? E : Oui, c'est un métier qui esquinte avec le temps. Au début, c'est tellement mystique. Tu te pointes les mains dans les poches, tu ne connais rien et tu te dis que tu vas apprendre sur le tas et tu n'as aucune idée de la réaction que tu vas avoir. Après, tu te découvres. C'est un métier qui prend aux tripes parce que tu sais jamais sur quoi tu vas tomber, c'est tellement intense sur certaines interventions, on ne s'imagine pas… La réalité dépasse de mille fois le film le plus gore qu'on puisse voir. Déjà visuellement et puis après… il y a l'odeur, le toucher.

Quel profil de croque-mort as-tu selon toi ? E : Je pense faire partie d'une minorité, d'une catégorie qui n'en a pas rien à foutre des enterrements. Je peux faire ce que je veux avec le défunt mais je n'en ai pas rien à faire. Je sais ce que c'est d'enterrer quelqu'un de sa famille, quelqu'un d'aimé… C'est le seul truc dans ma vie où je suis carré au point d'être militaire, je suis ultra respectueux. Le problème c'est qu'il s'agit d'un bizness mal cadré. On emploie des gens comme ça, on ne connait pas le profil psychologique. Et puis un croque-mort ne peut pas exercer avec un casier judiciaire. La dernière fois j'ai croisé un type qui avait fait onze ans de cabane…

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Comment expliques-tu ça ? E : Comme ce n'est pas assez surveillé comme marché il y a énormément d'abus, humainement parlant. Beaucoup de personnes ne devraient pas exercer déjà parce qu'elles n'ont pas le respect du mort ; ensuite parce qu'ils n'ont plus le respect des gens, des clients. Notre travail ça a l'air morbide mais c'est plus de 80% de vivant ; on travaille plus pour les vivants que pour les morts.

Comment sens-tu que les gens te perçoivent ? E : Comme un corbeau. Je suis spécialement thanatopracteur donc si j'interviens pas le plus rapidement possible après la mort, le corps pourrit. Je suis intervenu parfois après deux heures, ça puait. Comme avec tout tu as des consignes mais c'est ce qui est bon dans ce métier de thanatopracteur, c'est que si tu es inventif, tu fais de très très beaux soins aux défunts. Si t'es basique, ben, tu feras un soin basique quoi.

Les blagues salaces sur les croque-mort font-elles écho à la réalité ? E : Non pour moi les nécrophiles c'est aussi une légende. J'en ai jamais vu mais à leurs débuts, c'est vrai qu'il y a des personnes qu'on peut trouver douteuses, toutefois, ça se passe tellement en sous-marin qu'on ne sait jamais vraiment. On veut pas en entendre parler de la mort sous toutes ses formes.

Crédits photographiques : Too many crooks, Mario Zampi, 1959.