Lire l'entretien avec un croque-mort #1

Pouvoir et langage symbolique

(…) Tu as plusieurs tatouages, pourquoi ces symboles ? Edouard : C’est juste pour la controverse. Si j’ai la croix, c’est retournée. Si je dois porter la kippa, c’est par respect sinon je me torche avec. La main de Fatima, je lui fais un check. Je chie sur tout ce qui est religion. Je fais ce métier pour mon prochain, parce qu’il en a besoin. Je pars du principe que je fais bien mon métier et qu’il s’agit d’un métier utile.

Comment pratiques-tu ? E : On perd de plus en plus les vieilles coutumes. Je fais toutes les communautés maintenant. Je respecte le culte même si concrètement je m’en fous. J’ai une grande étoile satanique sur mon tibia mais je respecte les vivants par conviction spirituelle. Pour moi, la religion c’est une doctrine qui a été imposée par quelqu’un qui a écrit un truc. Point.

Qu’incarne l’étoile ? E. : Elle est très mal interprétée… La bible satanique ce n’est pas égorger des poules dans un cimetière en criant comme une bête à cornes. La satanisme c’est une doctrine, une façon de pensée, qui prône une chose : tout, sauf le sacré que la religion prône.

Comment est perçue ta profession ? E : Tous les gens, et je dis bien tous les gens, à partir du moment où je dis être croque-mort, spécialement thanatopracteur, me posent des questions sans arrêt. Je peux facilement monopoliser la soirée.

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Ca fascine ? E : C’est une curiosité mal placée. Quand je commence à expliquer sur quoi ils vont tomber…

Cauchemars du croque-mort

Qu’est-ce qui te pèse dans ton travail ? E : Les cauchemars que je fais.

A quoi ressemblent tes cauchemars ? E : Ce sont des crises de tétanie, des hurlements, de la transpiration… Des crises de tétanie à en avoir des courbatures le lendemain matin.

D’où viennent-ils ? E : Ce sont de lourdes images incrustées. A mon poste, tu signes un serment de discrétion et tu ne peux pas dire « non ». Tu es la dernière personne voyant le mort dans son intimité la plus totale. Et on voit des trucs qui sont vraiment dégueulasses…

Sous quelles formes croises-tu la mort ? E : Il y a beaucoup de maltraitance. Des « meurtres à petit feu » comme je les appelle. Ensuite il y a les interventions, les réquisitions judiciaires, et toutes les pompes funèbres ne font pas ce type d’intervention. En France, aucun service n’est habilité à transporter un corps mort. Les pompiers et le SAMU n’ont pas le droit. Quand un mort est déclaré, on téléphone aux pompes funèbres.

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Comment la fiction dépasse-t-elle la réalité ? E : Derrière toutes ces images à la télévision, accidents de la route, de trains etc., ce sont les croque-morts qui arrivent mais tu ne les vois jamais. Les pompiers passent aux informations, les policiers aussi, tu vois les gendarmes, mais on ne parle jamais des croque-morts… Prêts à creuser pour rien.

Vous êtes dans les "coulisses de la vie" ? E : Oui, parce que les gens ne veulent pas parler de la mort, mais tout ce qui est vivant sur cette terre meurt un jour. Quand tu mets un bébé au monde, tu prends le risque qu’il meure sous quinze jours. Nous sommes les pelleteuses de la faucheuse. On contribue à une bonne place à droite, et derrière, on est des petits soldats.

L’odeur âcre d'un cadavre pourri

La vie te semble-t-elle juste ? E : La vie est impartiale, donc juste. On ne le voit pas parce que dans la logique humaine, on enterre nos vieux, pas nos jeunes. Mais la vie est aussi juste que la mort. La mort est logique. C’est une logique qui n’est pas palpable, humainement parlant, parce qu’on est trop terre-à-terre pour l’accepter.

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La mort est un soulagement ? E : La mort n’est pas forcément douloureuse. On voit ça tout noir, mais au contraire… J’enterre pas mal de personnes et je peux te dire que pendant les derniers jours, elles n’attendent qu’une seule chose, c’est que la Faucheuse passe à côté d’elles. Après des soins palliatifs, le cancer, la maison de retraite… En maison de retraite, la moitié des patients crèvent de faim et de maltraitance.

De quelle(s) nature(s) ? E : Psychologique surtout. Physique par rapport à la bouffe, l’hygiène… On laisse les gens mourir dans leur caca.

Cela arrive souvent ? E : Tout le temps. Le personnel soignant ne supporte pas la mort ou très peu. Un jour, je m’en vais faire une réquisition. La femme pesait environ 160kg. Elle a traversé l’autoroute. Ok, no comment. On va la ramasser, on l’emmène à la morgue. On croise la soeur d’un ancien collègue qui est ambulancière, et en couple avec une médecin urgentiste. On les invite à manger chez nous. On se pose, on fume des clopes, on discute de certains cas et la médecin urgentiste me regarde en bouffant et me dit : « je comprends même pas qu’on puisse tolérer votre métier. » C’était une médecin urgentiste. Voilà.

Que réponds-tu à ce type de réaction ? E : Je laisse imaginer le cas d’une personne que l’on aime, et que l’on n’a pas vue depuis trois semaines. Imaginons dans quel état est ce corps s’il est mort depuis trois semaines. On n’attend que ça : qu’un professionnel vienne faire son travail. Ca évite de se traumatiser, par contre, le croque-mort se traumatise pour vous.
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Cela ferait de vous un « tampon de la société » ? E : Oui, surtout ceux qui font les interventions, on les appelle les cleaners. Eux, ils voient tout. Avec les accidents de métro, les morceaux de corps peuvent s’étaler sur cinquante mètres de rail au minimum. Il y a aussi les « incidents-voyageurs » : des suicides.

T’es-tu déjà servi d’une pince à épiler pour ramasser un corps ? E : Oui. Souvent on utilise une balayette pour ramasser la cervelle et la mettre dans une housse hygiénique, avec les autres bouts de corps. C’est un mec qui s’est foutu une cartouche de fusil dans la tête…