Par Xavier Prevot

Est-ce que tu te souviens de Mad Max ?

Le mythe du type qui parcourt le monde en déliquescence sur le dos d'une monture d'acier rutilant ? A ses ordres, une horde nihiliste pousse un cri de guerre, fait ronfler les moteurs et part à la recherche de quelques gouttes de diesel. Le dernier volet était de trop, mais qu'importe, nous pardonnons, dans notre grande mansuétude.

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Est-ce que donc tu te souviens de Mad Max ? Oui ? Alors tu vois de quoi je parle. Je parle du guerrier de la route. Je parle du seigneur Humungus, le plus rock’n’roll des méchants de notre enfance.

Si ces divagations trouvent quelque écho en ta conscience, alors regarde Bellflower, l'ami. Bombe huilée venue de Sundance, du bon Sundance des années 2011. Une sortie tellement discrète qu’il s’en est fallu de peu pour qu’on le rate, ou qu'on l’oublie.

Woodrow (Evan Glodell : réalisateur, scénariste et acteur) et Aiden (Tyler Dawson) sont deux figures adolescentes décidées à envisager l'apocalypse. La construction de leur lance-flamme avance, tout comme celle de leur voiture « Mother Medusa », filmée en longs slow- motions, et qui prendra l’apparence d’un animal carnassier.

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A vrai dire, la mécanique est ici un personnage à part entière, au point que parfois, des taches dans les coins de l'image laissent penser que l'objectif de la caméra a été essuyé avec un chiffon plein de graisse de moteur. Un brin de fétichisme.

Les couleurs sont chaudes, saturées. Le maniérisme n'est pas gênant puisque tout, comme la bande son (Ratatat, Santigold, Faust Falcons), évoque une soirée d'été qui n'en finirait pas.

Et puis arrive Milly (Jessie Wiseman). Woodrow tombe amoureux. Et alors que sous bien des aspects le film s'annonçait comme une paisible ode à la légèreté (façon Spring Breakers moins contrefait), il met le clignotant, tourne à gauche, et nous emmène dans la nuit.

As-tu déjà eu le sentiment d'être devenu irrémédiablement raisonnable ? Peut-être même est-ce une pensée qui te hante, lorsqu'en rentrant de soirée, tu te dis : « J'aurais pu, j'aurais dû, je ne l'ai pas fait. Tant pis » ?

Peut-être que l’échappatoire n'est pas dans le manifeste séduisant que nous fournit l’emblématique Fight Club, bible des mâles contrariés. Peut-être que la seule chose à même de te pousser à oser est l'amour qui rendrait brave le plus lâche d'entre nous, puisqu'il chasse la mort de notre esprit. En tout cas, Hemingway le dit.

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Il est question d'Eros et Thanatos dans ce film barré, avec un écho à « Crash » de Cronenberg. La même pulsion de mort couplée à l’expression la plus brûlante de ce que c'est d’être vivant. Ici, comme dans le roman américain, seuls comptent les faits, dont le sens est laissé à notre jugement.

On pourrait voir dans Bellflower une vive protestation à l’égard de toutes ces bonnes raisons de devenir adulte. Les héros de ce film sont des enfants, et à l'heure la plus sombre, alors qu'il faudrait rendre les armes, ils prennent la tangente, le lance-flamme dans le coffre avec le crack, le Whisky et Mother Medusa. Partir en road trip, en attendant la fin du monde.

Du reste, auras-tu foi en le seigneur Humungus ?