Lire l'entretien avec un croque-mort #1

Lire l'entretien avec un croque mort #2

Marché économique de la famille endeuillée

Quels bruits font vos couloirs ? E : On parle de la concurrence. Il y a plein d'entreprises sur ce marché donc elle est intense. Il y a beaucoup de "vols de familles endeuillées". Dans le commerce on passe au-dessus de nombreuses lois notamment celles du monopole. C'est partout pareil en France et on n'en a pas le droit.

Quel poids a le marché de la mort en France ? E : L'administration s'en gave. Enfin, pas l'administration mais les mairies. C'est Chirac et compagnie… Dans la région, il y a entre dix et douze mille morts sur l'année. C'est en moyenne entre deux et trois mille euros l'enterrement, sans parler du prix de la concession... Ça fait trente millions d'euros. Alors imaginez à l'échelle de la France ce que ça rapporte par année, sans compter les marbreries, sans parler des articles funéraires, sans parler de tout le reste...

Comment le marché fonctionne ? Pour qu'il y ait une morgue dans un établissement, il faut environ 200 morts à l'année. Normalement, avec ces 200 morts à l'année, il doit y avoir un registre funéraire avec différentes pompes funèbres de secteur, mais le personnel dirigera toujours vers une ou deux entreprises avec qui il a l'habitude de travailler.

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Quelle(s) forme(s) prennent ces intérêts ? E : Sous forme de dessous de tables. Des entreprises donnent des enveloppes. On m'a déjà demandé… J'étais le bras droit d'un gars d'une grosse boite… On m'a déjà donné quelques enveloppes scellées, scotchées comme par hasard, pour les donner à certaines personnes qui travaillaient pour certaines entreprises afin aiguiller la famille.

La vulnérabilité est-elle une source de profit rentable ? E : Oui. On n'a pas l'habitude d'enterrer un mort comme on va manger au restaurant, donc, quand ça arrive, tu es submergé par la douleur, c'est le moment où tu es le plus faible…

La mort est-elle un bizness qui marchera toujours ? E : Ce marché ne connaîtra jamais la crise. On a toujours enterré nos morts. Le plus vieux métier du monde serait prostituée mais c'est faux. C'est faux... C'est croque-mort. Même des animaux enterrent leurs morts. La thanatopraxie c'est la suite de l'embaumement. L'embaumement ce ne sont pas les égyptiens qui l'ont inventé, ce sont les chinois.

Une ligne de vêtements funéraires ça marcherait ? E : Oui. Le marché a de l'avenir. Aux Etats-Unis, ils ont créé des écrans LCD pour les pierres tombales qui diffusent la voix ou des photos du défunt. Depuis plusieurs années on organise des salons funéraires où on vend un tas de bric-à-brac.

Qu'en penses-tu ? Ça se développe vraiment bien mais il ne faut pas pousser. C'est à chier pour tout le monde. Quand tu perds une personne aimée, tu perds une partie de toi-même. Le principe psychologique c'est de faire ce fameux travail de deuil. Si tu entretiens la peine, c'est que tu es un abruti psychologique fini. Qu'ils aillent pas se plaindre d'avoir mal… Ils le cherchent.

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Tu travailles pour une autre entreprise depuis peu, pourquoi ? E : Un patron m'a poussé, a encouragé mes capacités. J'ai toujours bien fait mon boulot mais dans ce métier j'excelle. J'ai de l'empathie, un vrai sentiment artistique pour les soins,… Les gens me le rendent bien. Je reçois des pourboires, on est sympa avec moi. Aujourd'hui un type m'a payé une coupe de Champagne pour avoir enterré sa femme. Il voulait que je sois là pour le verre de l'amitié avec ma patronne.

Garce de gueule du métier

Donnes-tu beaucoup de ton propre temps ? E : Quand je peux, oui. Avec les années, avec les bas, surtout avec les bas-fonds psychologiques, j'ai appris à savoir comment ne plus être touché aujourd'hui. Sinon, tu as la gueule du métier et tu te suicides au bout de 10 ans.

C'est quoi cette gueule du métier ? E : Ca se voit vraiment sur la tête des mecs… Comme sur celles des pompiers ou des gendarmes qui font les accidents de la route. Le croque-mort c'est différent, la mort c'est notre matière première. Ce qu'on voit reste sur le visage, ça ne s'efface pas. Tes yeux ce sont tes objectifs, ton cerveau, ta bande. Tu pourrais changer l'objectif mais jamais la bande de ce que tu vois, de ce que tu as senti. Ce qui t'a marqué tu l'as à jamais dans le coeur.

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Quels sont les risques premiers de ton métier ? E : La contamination, l'hygiène, les mesures de sécurité. J'ai vu des actions insalubres d'agents de pompes funèbres. Je me disais en les voyant : "Si les types font ça quand ils manipulent les corps, qu'est-ce qu'ils feront sur le trône ?!"

As-tu déjà fait autre chose ? E : Oui, j'ai déjà fait une coupure de 2 ans. Je me suis mis au vert avec une formation paysagiste mais ça ne m'a pas plu. J'ai testé plein de trucs en dehors du mortuaire mais j'y suis revenu. C'est le genre de métier qui est tellement intense; que tout le reste te fait chier, tu te fais chier partout. Tout est lambda. J'ai été barman et je m'éclatais. Les boites de nuit, les casinos, c'était vraiment super mais ça n'a rien d'utile, concrètement, que de faire payer 3€ une bière pour que le mec soit bourré.

Ce travail t'apportait-il quelque chose ? E : Non. Là, mon égo est flatté. J'ai la prétention de pouvoir dire que je fais du bon travail. Venez chez moi, j'enterrerai vos morts parfaitement. Ca m'apporte énormément…

Que cherches-tu dans ton travail ? E : Aujourd'hui, à mon niveau, du pognon parce que je connais la qualité de mon travail. On est pas assez payé parce qu'on n'est pas assez reconnu pour ce qu'on fait.

Comment est concrètement exprimé ce manque de reconnaissance ? E : Le métier n'est même pas dans la liste des douze les plus durs psychologiquement. J'ai regardé sur Internet dans quelle catégorie étaient mis les croque-morts. Nous ne sommes dans aucune catégorie. Pas dans les métiers les plus durs psychologiquement, pas dans ceux à risques, alors que je manipule des corps régulièrement qui parfois sont morts de virus inconnus, ou pourris, ou alors éclatés.

Crédits photographiques : Fred Dufour AFP, Playmobil, Huffingtonpost.