Lire l'entretien avec un croque-mort #1

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Lire l'entretien avec un croque-mort #3

La mort en aquarelle

De quelles manières nous attire la mort ? E : La mort est attirante derrière un écran de télévision, attirante au travers du maquillage gothique, attirante dans la musique sombre... C'est une attraction aristique.

Comment définirais-tu ton attraction ? E : Elle est banale. Je n'attends pas la mort, je la vis.

Qu'est-ce qui te plaît dans la mort ? E : Je le trouve super belle, je vois la mort en aquarelle. Je fais beaucoup de tableaux sur cette thématique. J'ai toujours eu ce tempérament artistique. La mort est douce et esthétique.

Exprimes-tu ce que tu ressens avec ton travail à travers l'art ? E : Pas du tout. J'aime le dark art. Le croque-mort n'est que la finalité de mon personnage et de mes goûts. Ca n'a jamais été un objectif d'aller manipuler du pourri. C'est dû au hasard. Non, pas tant que ça... L'art est un mot qui n'a aucun sens pour moi.

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Ton métier est-il la continuité de toi-même ? E : Oui, c'est juste la continuité. Effectivement, maintenant je me dis que c'était logique que je fasse ce métier parce que j'y excelle.

Tu as parlé de "personnage", la vie est-elle une représentation ? E : Oui, on a tous un rôle. Tu sais quel rôle tu as exactement quand tu te regardes dans la glace. Nous avons tous un rôle à jouer aussi minime soit-il.

Comment équilibres-tu ce que tu ressens ? E : Avec le sport. C'est un exutoire pour mes émotions. Ce n'est pas tant que les émotions me touchent personnellement mais elles sont parfois tellement lourdes… Constituées de la souffrance des autres. Comme si à chaque fois que tu ouvrais une boite, un truc te sautait à la gueule.

Qu'est-ce que ce métier t'apprend d'essentiel sur la vie ? Certains métiers devraient rentrer dans le CAP de la vie et croque-mort en fait partie. Tu apprends à devenir humble. C'est surtout que la mort t'impose une relativité dans la vie et cette relativité fait du bien. Je n'ai plus aucun souci depuis que je suis croquemort. Il y a des trucs qui me prennent la tête mais ça passe.

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Les petites roulettes de la vie

Luttes-tu contre la mort ? Si oui, comment ? E : Oui. Je lutte parce que la mort est partout. Je vis tout feu tout flamme depuis que je fais ce métier. Je vis avec un leitmotiv qui est de "fabriquer du souvenir". J'aime cette idée. Elle n'est pas de moi mais d'un croque-mort qui n'encaissait pas son boulot. Il voulait gagner de l'argent et payer ses études. Après une soirée entre croque-morts, il vomissait dans la bagnole et m'a envoyé balader quand j'ai voulu l'aider. Il a dit : "Dégage! Je fabrique du souvenir! Tu t'en souviendras toute ta vie!"

Acceptes-tu ta propre mort ? E : Oui. Je ne croule pas sous le poids de mon travail.

Comment tes collègues luttent contre la mort ? E : Certains ne l'acceptent pas… D'autres acceptaient de crever à petit feu. Ce métier les a enfoncés et ils s'auto-détruisent. Contrairement aux autres services qui s'occupent aussi des cadavres, comme nous pourtant, il n'y a pas de suivi psychologique pour les croque-morts.

Peut-on voir qu'on a craqué ? Quand tu te rends compte que tu as craqué, c'est souvent là depuis longtemps. On est dans une société où un CDI fait du bien. Tu acceptes tes huit heures à la journée pour aller ramasser du mort et gratter 1200€.

Les familles que tu rencontres ont-elles peur de la mort ? E : Elles n'en ont pas peur parce qu'elles la vivent à l'instant. C'est juste une question de temps pour accepter les choses. Souvent les gens ne savent pas trop où ils vont et nous sommes alors des guides mortuaires. Notre rôle va leur permettre de commencer leur travail de deuil.

Quelle image te semble la plus appropriée à votre rôle ? On aide un gamin à rouler en vélo avec les petites roues. Après l'enterrement, après l'inhumation, on a enlevé les petites roues, et te voilà tout seul mon garçon.

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La société est-elle déconnectée de la réalité de la mort parce qu'elle la refoule ? E : La mort est niée tout court. On ne veut pas parler de la mort parce qu'elle est noire, douloureuse. La mort fait mal mais quand tu la côtoies, c'est tout l'inverse.

Un once de philosophie à coups de marteau

Philosophiquement, qu'est-ce que la mort ? E : L'accompagnatrice vers un monde meilleur. Ca, c'est l'utopie, le monde des Bisounours. Je pense que la mort débouche sur le néant ou quelque chose de mieux. La mort n'est que soulagement. Toutes ces envies qu'on a en ce moment dans la société, c'est ça la vraie mort. La mort on la côtoie dès notre premier souffle. C'est aussi simple que ça : le yin et le yang, le jour et la nuit, le bien et le mal... C'est l'équilibre des choses.

Que dire de la vie ? E : On ne te demande pas si tu as envie de naître, on ne te demande pas si tu as envie de mourir. On te laisse juste le choix de vivre ces entrefaites entre le début et la fin.

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La vie est-elle une entité ou est-ce la somme des choix que nous faisons ? E : C'est l'ensemble des choix que nous faisons. La vie, en soi, simplement, dans l'utopie la plus totale, peut être top. En vivant au Larzac de tes fromages de chèvre. Elle est top mais… c'est fini… c'est fini. La mort, on la vit.

Que penses-tu de cet aphorisme d'Emil Cioran : "Les douleurs imaginaires sont de loin les plus réelles puisqu'on en a un besoin constant et qu'on les invente parce qu'il n'y a pas moyen de s'en passer" ? E : Ca me parle. Il n'y a pas moyen d'être heureux, donc on s'invente des problèmes pour pouvoir être bien derrière. Tu n'arrives à être bien que quand tu as été mal. C'est un besoin constant pour la plupart des gens qui ne sont pas confrontés à la vraie réalité de la vie, qui est la mort. Lorsque tu décides de ne voir que la vie, forcément, tu te crées des problèmes pour te sentir exister.

Crédits photographiques : tableaux d'Adrian Ghenie