Par Anna Rios-Bordes  

La rencontre inventée par Spike Jonze dans Her est unique. Premier film romantique où le spectateur est privé de la moitié visible du couple, Her fait l'hypothèse d'un amour purement psychique. Celui de Theodore Twombly (Joaquin Phoenix) et d'une intelligence artificielle (voix de Scarlett Johansson). En situant ses personnages dans un ailleurs flottant, doux, régressif, Spike Jonze rompt avec les codes visuels de la science fiction. Et nous fait vivre le charnel sans la chair.

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Le parti pris du minimal est rare en Science-Fiction. Dans Her, l'amortissement des codes visuels du genre sert le sujet : la solitude dans l'épure. Le fond et la forme défendent alors le même projet : brouiller visible et sensible.

La photographie de Her - tourné en grande partie à Shanghai dans le quartier de Pudong - s'abstrait des voitures, de la publicité. Les ponts suspendus donnent au décorateur K. Barrett un champ de neutralité urbaine. L'iconographie d'Apple et Jamba Juice fusionnent en hauteur, dans une maison d'édition 3.0.

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Théodore Twombly, incarnation masculine de la solitude moderne, essaie d'oublier son passé. Son personnage mélancolique évolue dans une esthétique à l'anachronisme vaporeux.

Le matérialisme du monde imaginé par Spike Jonze est réduit au minimum : oreillette, webcam (fétichisation), lampe, lit. Plus une rematérialisation d'ailleurs, qu'une dématérialisation ; au profit de la machine, blanche, griffée d'une pomme. Quelques objets rétros, de-ci de-là, connectent Théodore au monde connu de la possession. Un zippo, un encrier, dénotent avec le futurisme tout en rondeur de Jonze.

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Los Angeles n'a plus de skate-park. Los Angeles n'a plus de baskets.

Les costumes de Casey Storm ont la sobriété des créations japonaises. Ses pantalons taille-haute sont confortables, en matières naturelles. Les allures évoquent vaguement les années 20, puis se mêlent aux lignes de l'uniformisme.

Dans Her, le charme n'a plus d'écaille et glisse sur les bouches précautionneuses de silhouettes pastels. Au milieu de l'écran orange et rouge, une moustache. Celle de Théodore. Une barre noire, rempart métaphorique, qui semble militer pour l'ancien.

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Bercé par la mélodie visuelle de la rencontre, le spectateur accueille alors avec plaisir les détails loufoques du scénario (une femme fantasmant sur un chat mort...), qui culmine dans une prouesse d'écriture métaphysique : la psyché de l'intelligence artificielle est infinie.

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Si l'esthétique de Her est hyper-cohérente, il lui manque une certaine folie. Dans la peau de John Malkovitch offrait une recherche plastique plus fouillée, parce qu'au service d'une histoire barrée, "cradingue". Finalement, c'est peut-être le systématisme du rapport fond/forme qui pourrait limiter les créations de l'ex-vidéaste.