"On veut faire du fric et lécher le cul des gros bonnets dans l'espoir de pouvoir nous aussi nous défoncer et baiser des bimbos torrides et sculpturales, lesquelles devront présenter un test HIV de moins de deux semaines avant d'avoir leur backstage pass. Bientôt, nous jouerons "Gloria" et "Louie Louie" en rappel lors des concerts de charité avec tous nos amis célèbres" Kurt Cobain, Journal, éditions 10/18, page 43.

Cinq ans et trois albums après cette biographie ironique de Nirvana, Kurt Cobain se tirait une balle dans la tête. Le 5 avril 1994. Il y a tout juste 20 ans.
Nous sommes donc le 5 avril 2014, soit une date qui peut rassembler les fanatiques du "c'était mieux avant", les amateurs de bonne musique et tous ceux qui ont eu des doutes ou ressenti de la colère au cours des années 90. Sans oublier l'ensemble des abrutis qui regardaient MTV à la même époque. Une date fédératrice, donc, pour vous, pour moi, pour nous. Load up on guns, préparez vos mouchoirs, on va parler nostalgie et dégoût de soi.
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"Here we are now, entertain us"

Tout a été dit et redit sur le sujet, mais les excités du zapping et la jeunesse apathique auront du mal à se rendre compte jusqu'à quel point Nirvana a marqué son époque. Tout simplement parce que depuis, absolument personne n'a laissé une empreinte aussi profonde sur la musique et la culture en général, et personne n'a su sincèrement donner une voix aussi juste aux masses.

Et parce qu'il faut bien rendre hommage aux morts, on va rappeler à ceux qui n'ont pas eu la joie de hurler avec Cobain les 5 grands moments de la carrière éphémère de Nirvana. Par ordre chronologique.

1 - Bleach

Soit un premier album souvent oublié, expression de la sensibilité encore brute de Kurt Cobain, rêche et sans concession, mais avec déjà de grandes chansons.

2 - Nevermind

L'emblème d'une époque. Chansons parfaites qui assument leur mal-être, refrains énervés pour crever des abcès, pochette magique, arrivée de Dave Grohl à la batterie.... Album monumental et objet de recueillement personnel.

3 - L'innatendu à une heure de grande écoute

Quand on invite Nirvana à un Late Show pour jouer Lithium, chanson anxiolytique, on récolte Territorial Pissings, pour quelques minutes de violence punk et la meilleure surprise télévisée qui soit.

4 - In Utero

Chef d’œuvre complexe et sous-estimé, l'album post-succès planétaire est tortueux et sombre, mal embouché et plaintif. Comme une prémonition, il devait s'appeler "I hate myself and I want to die".

5 - Le chant du cygne déchirant

En clôture d'un concert Unplugged en demi-teinte, Nirvana reprend "Where did you sleep last night", classique de Leadbelly. Cobain s'arrache la voix pour délivrer de derniers frissons à l'intensité inégalable.

"I feel stupid, and contagious"

Vingt ans après, Nirvana est un souvenir, et pour beaucoup un simple amour de jeunesse, comme une faute de goût mal assumée. C'est vrai que ça résonne moins quand on a pris un crédit sur 40 ans pour caresser le rêve de la propriété, qu'on s'emmerde ferme dans un quotidien étriqué comme son costume bon marché, et que t'as vu, quand même, j'ai mérité mes vacances, moi, pourquoi y a tous ces cons autour ?
Pourtant, il me semble évident que Kurt Cobain nous manque pour quelques milliers de raisons. Parmi elles :
- Une sincérité totale dans la voix. Plus personne ne chante en se livrant totalement. Parce qu'on pense carrière, et qu'on ne peut pas se permettre d'avoir la voix qui fatigue en pleine tournée. La voix de Cobain, c'est un écorchure, un raclement meurtri qu'il allait chercher au fond de ses douleurs abdominales.

- Le majeur tendu aux virtuoses. Avant Nirvana, la mode était aux instrumentistes qui s'extasiaient tous seuls en jouant très vite pendant des plombes. La technique portée au nues, l'ennui en barres de douze. La technique n'était pas le point fort de Cobain, et pourtant il a réussi à être plus inventifs que tous ces connards d'escrocs musicaux.

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- La passerelle vers des artistes underground ou oubliés. Sans Cobain, peu de monde aurait connu Leadbelly, les Vaselines, ou les Melvins.

- La possibilité légitime de se sentir mal. Cobain a donné des punchlines aux oubliés de la réussite sociale, aux angoissés, aux victimes, aux dépressifs,aux marginaux, aux mous du bulbe et à ceux qui refusaient d'être ambitieux.

- La popularité de la remise en question. Cobain a rendu mainstream la mise en accusation du mainstream. Et a forgé l'esprit critique et l'ouverture de millions de personnes.

Et il s'est suicidé de peur de perdre son intégrité. Oui, je sais, les versions divergent, des milliards de théories du complot circulent, certains avancent aussi qu'il est toujours vivant, mais quoi qu'on en dise, l'hypothèse d'un succès impossible à gérer reste la plus plausible, au vu de ses textes et de ses écrits :

"Je me sens si incroyablement coupable ! D'avoir abandonné mes vrais compagnons, ceux qui croient en nous depuis des années, cette petite fraction de fidèles qui, dans dix ans, lorsque Nirvana sera aussi mémorable que Kajagoogoo, viendra voir nos concerts de reformation, sponsorisés par des marques de couches, chauves, gros et essayant encore de rocker dans des parcs d'attraction"
Kurt Cobain, Journal, éditions 10/18, p 213

Déjà que deux de ses albums sont sortis avec une production qu'il reniait, Cobain a eu du mal à voir se bousculer au premier rang de ses concerts les gens qu'il méprisait ou ceux qui le cognaient à l'adolescence. Et on n'en voit pas beaucoup qui pourraient aujourd'hui renoncer aussi radicalement à l'argent et la gloire pour des questions d’éthique personnelle.

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"Gotta find a way, a better way, when I'm there"

On en est là, vingt ans après, et on ne devrait pas échapper à un nouveau coffret morbide, rempli de bonus que personne n'écoutera plus d'une fois. Et un jour ou l'autre, il faudra foutre la paix à Cobain, et considérer ses disques comme ce qu'ils sont : des albums parfaits, qui donnent envie de chier à la gueule des rapports de domination.

Et en ce sens, on ne peut pas regretter le geste de Cobain. Parce que vingt ans après, son message a échoué, et il n'aura pas eu l'occasion de ressentir cet échec.

Cobain ne saura jamais qui est Sarah Palin ni ce qu'est le Tea Party. Cobain n'aura pas vu la face sombre du web participatif et ses flots de sexisme, de racisme et d'homophobie. Cobain n'aura pas vu la Manif pour Tous. Cobain n'aura pas vu des gamines à moitié à poil se frotter le cul contre des chanteurs misogynes. Cobain n'aura pas vu les jeunes avaler la soupe qu'on leur sert à la pause publicitaire. Cobain n'a pas vu l'obligation sociale du bonheur. Cobain n'aura pas vu sa maison de disque racler les fonds de tiroir pour faire du pognon avec des inédits moisis. Cobain n'aura pas vu les films pourris qu'on lui a consacré. Cobain n'aura pas vu l'émergence de la télé-réalité. Cobain n'aura pas vu le 11 Septembre ou la guerre en Irak. Cobain n'aura pas vu sa femme rechercher le vol MH370. Cobain n'aura pas vu Pearl Jam (qu'il détestait) devenir l'emblème du Grunge et remplir des stades. Cobain n'aura pas vu Franck Black devenir chauve, ou les concerts de reformation des Pixies.

Cobain est mort, et c'était pour son bien. Laissez le là où il est, et déconstruisez vous-même vos angoisses, vos envies et vos frustrations, vos aliénations et l'ordre mondial qu'elles ont générées.