Par Anne de Saint Blanquat

"Je ne sais pas les choses avant de les écrire. Ce sont des voix indirectes. On fait toujours un livre sur soi". Rarement un auteur aura été à l'écoute de soi avec autant de sauvagerie et de narcissisme. Marguerite Duras aurait eu 100 ans le 4 avril 2014.

A l'origine de tout, il y a l'enfance, l'Indochine coloniale, la forêt vierge interdite parce que dangereuse. Elle dit que ses frères et elle n' avaient pas peur, pieds nus, dans les sentiers pendant les siestes, vers le danger. Dejà la transgression. Et puis, il y a la mère, institutrice à l école indigène, le statut le plus bas dans le fonctionnariat de la colonie. C'est la misère endémique, terrible, la vraie pauvreté ; la honte aussi, celle des petits blancs de la colonie où les grandes terrasses des cafés, les cours de tennis sont d'une rare élégance.

 Marguerite Duras

Il faut appartenir à la race blanche, mais Marguerite joue avec les petites vietnamiennes. Duras raconte avoir vu l' injustice à douze ans et l'avoir jugée à seize. La mort prématurée du père oblige la mère à subvenir aux besoins de ses enfants. Elle investit toutes ses économies dans l'achat d'une concession dont les alluvions saumâtres, désolés, sont envahis par les eaux. Chaque année la mère construira un barrage contre le Pacifique. Marguerite écoute cette mère qui hurle tout le temps, qui crie l'injustice et la révolte contre un système colonial corrompu et une nature cruelle. Il faudra que l'argent arrive. Elle, la petite, sait comment elle fera venir l'argent. A 18 ans elle s'embarque dans un paquebot de ligne pour l'université, pour la France.

"Chaque année la mère construira un barrage contre le Pacifique"

Elle devient communiste. La rue Saint-Benoît à Paris sera un endroit accueillant, généreux avec Marie-Louise et Robert Antelme et ceux qui partagent ce mouvement de l'esprit.

Et puis ce sera l'épreuve de la guerre, de l'occupation, Antelme déporté, l'attente, le courage de ne pas se jeter à l'eau. Elle écrira tout cela dans "La Douleur" en 1985. Le génocide restera pour elle l'horreur absolue, indépassable et dont elle dira jusqu'au bout qu'elle ne peut le penser.

Duras aime la désobéissance. Elle soutiendra les combattants de l'Algérie, elle se passionnera pour mai 68. Tout ce qui arrive dans le sens de la destruction de l'ordre, l'épouvante et l'émerveille.

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Mais Marguerite Duras, c'est surtout une oeuvre. Il faut l'entendre parler de son écriture: "je cherche des mots, j'ai toujours du mal à les trouver. Un écrivain, c'est muet, c'est vraiment une nuit à venir, comme si le fait d'écrire était désespéré. Je dis les choses comme elles m'attaquent, comme elles m'aveuglent". L'acte d'écrire est indissociable de sa vie. Ecrivain totalement engagé dans son existence, sans autre fonds imaginaire que le sien, elle fait de toute expérience le matériau de l'écriture : la guerre, la Résistance, la Collaboration, la fascination érotique pour l'ennemi, l'exacerbation des désirs amoureux, le goût pour la sexualité libérée de toute entrave, sollicitent son corps et sont transfigurés dans l'écrit.

"La fascination érotique pour l'ennemi, le goût pour la sexualité libérée de toute entrave, sollicitent son corps et sont transfigurés dans l'écrit"

Son univers est tragique. Il révèle une perception obscure de la vie humaine, décrite comme un néant dans lequel règnent  le malheur et le désespoir. Le ravissement de Lol.V.Stein et Le Vice- Consul revendiquent la voie de la folie nécessaire pour affronter l'insupportable de la condition humaine. Les personnages de Duras, accablés, désenchantés, disent la fascination pour la mort, la vanité de l'existence sur terre, même si l'écrivain dit vouloir considérer la vie du point de vue du comique de l'absurde. En proie à la peur du néant, les êtres qu'elle invente se réfugient dans l'amour. Mais la passion amoureuse s'avère illusoire puisqu'elle se heurte à l'effrayante échéance du désir, à la séparation, à l'absence. "Je crois que l'homme est horriblement malheureux et c'est une pensée qui ne me quitte jamais". Alors comment rapporter cette vision des choses, ce goût de l'absurde qui jamais ne lâche celui qui sait ? Intuitive et sensuelle, Duras invente sa langue : Hiroshima mon amour, Dix heures et demie du soir en été,  révèlent un lyrisme brisé, une syntaxe qui ne tient qu'à un souffle, une manière de traduire le temps dans sa lenteur insupportable et douloureuse.

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C'est L'Amant qui la fera connaître du grand public et lui donnera le prix Goncourt en 1984. Elle revient à l'enfance, à L'Indochine des années 20, à la mère adorée et distante. "Il faut que je vous dise encore, j'ai quinze ans et demi...". L'Amant est le récit d'initiation amoureuse le plus troublant du siècle. C'est elle, l'enfant, embarquée dans une aventure qui lui fera braver tous les interdits. C'est elle "la petite prostituée blanche du poste de Sadec", avec son chapeau de feutre qu'aucune autre femme de la colonie ne porte, qui est choisie. Elle est l'élue sacrifiée qui renaîtra purifiée, libérée des tabous de cette société.

"L'Amant est le récit d'initiation amoureuse le plus troublant du siècle"

 

Marguerite Duras est pour toujours un style, une voix à entendre dans ses romans, dans ses films, dans son théâtre ; cette juxtaposition de phrases courtes, un peu comme la mer lorsque la marée monte, une vague succédant à une autre et avançant un peu plus que la précédente, entre la musique et le silence. Il nous reste ce qui l'a toujours fascinée, son aveugle errance dans la nuit noire de l'encre.