07h26. Quai de la gare d'une toute petite ville en périphérie d'une très grande. Le vombrissement d'un train de fret rouillé saigne le tympan de la place. L'air s'aspire cru, la goutte coule au bout du nez.

Dans une heure, il faut se présenter à l'accueil de l'entreprise qui m'emploie temporairement. Mon directeur est soucieux de l'image de ses employés, alors, il faut utiliser une voiture pour s'y présenter, il doit être "rassuré". Je lui ai promis que ce serait le cas mais je suis venue en train, comme cela était déconseillé : la gare est à quinze ridicules minutes à pied du lieu de travail.

07h30. On sert un bon café au bistrot de la gare. La serveuse casse une tasse qui lui a filé entre les doigts. La voix caverneuse de la patronne au fond de sa cuisine résonne : «encore une ?!»

tiqqun-cinema-invisible-forcement-invisible-f-L-1 Crédit photo

07h45. Journal télévisé au café, une interview avec la "vague bleue". Ses yeux brillent, le balayage est réussi, le brushing est soigneusement laqué. Je fixe son cou et devine vaisseaux et veines où le sang monte bouillonner au sommet du crâne.

Le patron rentre dans son bar aussi rapidement que son corps rabougri le lui permet. La cinquantaine passée, le ventre arrondi qui démange nerveusement près d'un nombril qu'il peine à voir, les traits creusés par le vent sec des terres cultivées.

Un chien s'assoit derrière la jambe de son maître trapu. L'animal domestiqué parle pour l'homme qui le possède et m'interroge curieusement de ses tristes yeux. Je réponds télépathiquement que j'ai décroché une intérim dans le coin.

Au bistrot de la gare, une fois que le patron est rentré, on peut fumer à l'intérieur. Le coude posé sur le zinc, on s'y jaunit les dents avec des Gitanes et un petit noir, en se réveillant devant les informations nationales. On n' a jamais vu un policier dans le secteur ; "ici, c'est chez lui", dit le patron en rigolant.

La dialectique peut-elle casser des briques ? 1973, René Viénet.
La dialectique peut-elle casser des briques ?, 1973. René Viénet.

Avant d'y aller, je vérifie le contenu de mon sac, assure à ma psychose que les chaussures cirées pour l'occasion y sont toujours, au cas où l'une se serait échappée entre la marche et la bordure du quai. Aucune ne manque ; prêtes à être enfilées aux abords de l'entreprise.

Suivant le chemin à emprunter dessiné sur un post-it, je croise des cultivateurs sur leurs tracteurs gadoueux, des pêcheurs en salopettes ravis par l'ouverture de la saison, des chasseurs en treillis, des jeunes affublés de noir, et d'autres chiens, souvent sans collier, qui s'affairent comme des gendarmes de cyprès aux babines tombées, en se livrant nerveusement à leur occupation de compagnon.

Près de la zone commerciale, un tronc d'arbre assez large cache les baskets à changer contre les chaussures cirées. Je me présente à l'accueil dix minutes à l'avance. Les mains sont serrées, le poste et les horaires sont donnés. Entre autres missions, chacun des enfants devra recevoir un ballon.

Le grand soir, 2012. Benoît Delépine, Gustave Kervern.
Le grand soir, 2012. Benoît Delépine, Gustave Kervern.

Voilà deux familles qui arrivent, l'une vêtue de noir, des lacets blancs à leurs chaussures ; l'autre marocaine, les enfants aux maillots de foot sous le pull, la mère portant un voile de soie.

Le ballon est donné aux enfants ayant le même âge, qui commencent alors à jouer ensemble. La grand-mère vêtue de noir interrompt de ses cris la rencontre, et punit son petit-fils pour avoir joué avec un maghrébin.

Je repense au film Le grand soir avec Dupontel et Poelvoorde. L'envie taraude de remixer les lettres des enseignes monopolisantes installées autour de la zone commerciale goudronnée où je travaillerai cette semaine. Ce film avait beaucoup trop de limites ; on y montrait comment participer à l'art de la guerre avec le front, moins baissé que déconnecté des réalités qui l'étreignent.