Par Sa-de

Lundi. Encore un jour où enfiler le jean s’avère impossible. Un jean c’est épais, ça pince les poils des jambes mal rasées, ça ne laisse pas respirer la peau entretenue au lait de rose naturel. Je saute dans mon sari en toile de lin indonésien, me calotte d’un chapeau Annie Hall et file dans les rues alanguies du nord de Brooklyn.

Amis hipsters BONJOUR, ou plutôt bonne après-midi. Laissez-moi voir comme vous êtes tous bien relax, nés comme ca, la marguerite à la bouche dans un bac en faux sable.

East_River_State_Park.jpg_effected

J’achète un jus de carotte-cèleri et tire vers l’East River Park, épicentre mondial du phénomène hipster.

Les chiens sont de rigueur, le poil laminé par trop de prélasse en appartement, la mine rosie par les multiples opportunités qu’offre cette sortie au parc.

Des chiens de tous partis, de toutes orientations, de toutes factions, des chiens ambiance Melting Pot. A côté des toutous-rois, trônent les gamins dans des linges épais - non lavables –, posés sur des poussettes en bois brut. La nouvelle génération green crachote tranquillement son lait bio caillé.

anti_social

J’étale mon drap tartan spécial bronzette, déchausse mes brésiliennes d’homme et m’abandonne au bruit rassurant des conversations humaines. Au loin, se rapproche le vendeur de glace. Bientôt sa musique de pédophile va titiller mes papilles et je serai obligée de lui cirer le cornet. Lieu de socialisation ambulant, le camion-glace concentre les deux qualités principales de la conso américaine : prix élevé et qualité médiocre. Qu’importe, manger une glace c’est chill, soyons chill.

A côté de moi, un groupe de jeunes devise sur l’intérêt de se rendre au Rubulad le soir même. Les rétissants invoquent le coté has been du lieu. L’underground a ses codes et le renouvellement en flux tendus des lieux de défonce en est un. A tel point qu’un PMU lambda a de bonnes chances d’être investi un beau jour par la faune underground, érigé au rang de spot cultissime pendant un mois, puis délaissé le mois suivant à la faveur d’un autre troquet plus paillasse. C’est ainsi que les américains laissent une chance aux débutants.

Les moins blazés plaident la beauté de l’innocence des derniers rencardés, qui viendront ce soir – honte suprême – pour la première fois, faire claquer leurs sabots suédois sur le sol du « Rub ».

C’est qu’à Williamsburg, on est vite un cancre du Chill. Moi, par exemple, il y a quelques mois encore je ne recyclais pas mes règles ! Si si, je faisais encore la vieille meuf nineties à gober des tampons tant et plus, à me tartiner de couches culottes obèses, alors que le keeper et sa douce coupelle me tendaient délicieusement les bras.

527993_447018848676753_615162836_n

J’ai compris également qu’acheter des légumes chez le légumier est du plus mauvais goût. Il faut se rendre à la source, là où le légume est cultivé. Certains bio-agriculteurs proposent même à l’acheteur, heu à l’usager, de venir cultiver son aubergine soi-même.

Un peu plus loin, sur la bute d’ordinaire réservée aux concerts néo-undergrounds et aux happenings qui s'ignorent, un groupe géant de jeunes dandies se donne en spectacle. Un lecteur-vinyles qui passe de la musique classique s'est exilé de shop vintage et accompagne les dandies tranquillement attablés, guindés dans des robes Empire.

Bien sûr de bien sûr, j’ai entendu parler de ce concept chill – un chouille tard comme d’habitude. Ces nostalgiques font revivre les toiles de Manet en organisant, en costumes, des « déjeuners sur l’herbe ». Ils ont même disposé un lit à baldaquin sur la pelouse qui sert de boudoir bucolique. C’est beau à en chialer. Je réprime une giclée de vomi bio et chasse les vilaines pensées qui me transportent en Ukraine. Merde, on est bien là quoi à Williamsburg, sois un peu chill bordel, chill. Voilà, comme ca, chiiiiiiiiiiill.

165374_10150408223440385_5273390_n

A

Un ami américain me rejoint. Il fabrique des barreaux de chaises dans un atelier d’artistes à Bushwick. Il est très respecté de ses pairs. Il boit une bière cachée dans un papier marron. La police ne doit pas savoir qu’à 32 ans, il s’envoie une bière light sur le coup des 17h20. Je lui demande ce qu’il compte faire plus tard. On ne dit pas « ce soir », mais « plus tard », parce que le temps est un cycle infini qu'il ne faut pas brusquer.

Il m’invite à un barbecue végétalien dans le quartier juif. Il précise que je devrai me couvrir les bras et la tête. Merde, c’est chill ça ? Non, c’est respectueux de la tradition, c’est tout. Bien sûr de bien sûr, la tradition c’est ancien, c’est vintage, c’est rad. Quelle conne. Je pense au blé que je vais me faire en publiant le manuel du chill. Je pense que Snatch rachètera sûrement les droits, et que je butinerai enfin le rédac chef.

Mais si c’est moi qui l’écris, le manuel aura un train de retard. Je fais part à mon ami de mon idée et de mon manque de savoir-faire. Je lui propose d’être mon nègre, my neger. Il ne comprend pas ce qu’est le chill et pourquoi je tiens des propos racistes. Je réexplique. Toujours pas. J’insiste en montrant un papa pieds nus qui croque dans un épi de soja et une maman qui fait du yoga en maillot de bain trois pièces. L’ami ébéniste finit par lâcher : « si être chill c’est vivre, alors écris un fucking manuel de vie ».

death_to_hipsters

Petit lexique du chill

Chill : signifie « décontraction » en anglais (chill out = laisse-faire)

Hipsters : terme galvaudé utilisé par les parisiens tendus de 2010, initialement réservé aux amateurs de jazz de San Francisco (au look soigné-négligé) et attribué, par extension, aux "bobos" contemporains.

Rubulad : haut lieu de la night brooklynoise : 338 Flatbush Avenue. La soirée se passe dans un immeuble désaffecté, à l’entrée cachée, où des artistes sous LSD font des improvisations théâtrales au milieu de danseurs habillés par American Apparel. A ne pas rater : le vendeur de drogue ambulant porte un gilet de sauvetage.

Keeper : réceptacle à menstruations

Rad : cool, awesome

january-18-2012-18-39-13-hipster