Vous êtes partie ! Vous vous êtes éclipsée, laissant un ciel sans lune prendre le dessus. Endormie profondément après avoir lutté comme un fier soldat. Je suis venue pour vous dire au revoir, pas adieu car je n’y crois guère, mais simplement au revoir. Et merci. Le soleil s’est invité dans le cortège tandis que j'inondais des tonnes de mouchoirs, une rose blanche pincée entre les doigts.

Certains disent que ce n’est pas banal d’aller aux funérailles de sa psy, que je suis une originale. Que le transfert du patient sur son thérapeute est un signe de névrose. Est-ce vraiment une folie que d’avoir encore une once d’humanité en soi ? Devrons-nous tous crever dans l’indifférence pour faire plaisir aux autres?  Puis-je encore vous dire en souriant jaune-moutarde que je les emmerde ?

Maintenant que vous n’êtes plus là, je suis seule face à moi-même. Vous m’avez laissée avec mes chimères, un bouclier et un glaive de feu en héritage. Je leur trancherai le cou l'une après l’autre à ces chimères, je vous le jure. Vous qui saviez si bien les apprivoiser et les tenir à l’écart, vous qui avez fait revenir le calme dans ma vie.

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Aujourd’hui encore, je me réveille avec la curieuse sensation que je vais bientôt vous voir. Et vous raconter ce qui agite mon existence ces derniers temps. « Vous savez pas ce qui m’arrive ? ». Mais il n’en est rien, puisque c’est à vous que c’est arrivé, vous êtes partie.  Parfois même, je me surprends à vouloir vous appeler pour vous engueuler d’avoir disparue si vite et sans crier gare.

Mais je me ravise, car je sais que vous n’avez rien lâché. Jusqu’au dernier souffle. Vous aviez la douceur et la prévenance d’une mère, et un regard empli de ces choses qu’on aimerait voir plus souvent. J’aimerais vous dépeindre Hopper, vous montrer ma dernière trouvaille à la mode, vous raconter quelques colères sur ce coin de fauteuil rouge. Et vous faire lire mon prochain papier, comme à l’accoutumée.

Vous dire encore une fois que les gens sont des sales cons, mais qu'ils méritent d’être sauvés, eux aussi. Vous me répondriez que je suis une brave petite, en me raccompagnant jusqu’à la porte où New-York s’impatiente elle aussi de vous retrouver. Juchée sur vos stilettos, vous étiez fine et fragile, élégante. Féminine mais pourtant plus forte qu’Hercule enchainant Cerbère.

Votre main de fer forgé agitait avec précision le gant de velours ras, qui savait si bien caresser l’âme pour la faire avancer. Apaisante et tranquille. Vous écoutiez les yeux fermés mes histoires que je vomissais sur le tapis, en tapant sur les accoudoirs du fauteuil. Vous saviez vous aussi que le monde est un vaste hôpital qui manque cruellement d’infirmières. Et vous avez prêté main forte plus souvent qu’à votre tour.

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Vous rendre une dernière fois hommage au cimetière, en dehors du huis-clos habituel, c’était étrange. Droite comme un "i" majuscule derrière mes lunettes noires, trop grandes pour mon visage enfantin et trop petites pour dissimuler mon chagrin. J’ai contemplé la scène longuement, sans réaliser tout à fait. Je suis passée de la sphère « médicale » à la sphère « personnelle ». Voir vos enfants forts et dignes vous regarder partir, alors que je hoquetais bêtement, c’était presque indécent.

La pudeur m’a empêchée d’aller leur parler, lorsque ce fût mon tour. J’ai simplement observé les autres patients, déboussolés et tristes, comme si vous laissiez un tas d’orphelins inconsolables, mais reconnaissants. Quand je repense à vous, Irène, j’ai la boule dans la gorge qui remonte et qui me serre, jusqu’à en faire jaillir les larmes sur mon trait de Khôl. J’aurais encore mille choses à vous confier, un nombre incalculable de questions à poser sur un coin de votre bureau, près du presse-papier.

Vous êtes le genre de personnes qui, lorsqu’elles plient bagages définitivement, manquent au monde. Parce qu’on n’en fait plus des comme vous. Parce qu’il nous manquera toujours des insurgés de votre trempe pour panser les plaies béantes qui lézardent nos cœurs. Et que tant qu’il y aura quelqu'un pour s’en souvenir, vos cris de révolte résonneront encore entre les creux et les bosses de la terre.

  Tableaux : Edward HOPPER Automat,1927 Félix VALLOTTON Femme nue assise dans un fauteuil, 1897