Par Manille  

Le New Yorkais est stylé, décalé, étranger, promu, rencardé, pressé, angoissé, impromptu, drogué, déjanté, second degré, bondissant, fumiste, passionné, bigarré, hilarant, déconcerté, bouleversé, de passage, fantaisiste et mélomane. Le New Yorkais est saturé.

Ce constat m’est apparu samedi soir, après une aventure aussi épique qu'un passage en caisse au supermarché et un brassage névrotique de lieux communs au bar.

Entre la 1st Avenue et Bedford, le tohu bohu du métro ramenait délicatement les usagers les uns contre les autres. Regroupement involontaire, inconfortable et moite, toléré pour le seul éparpillement qu’il augure. J’exerçais moi-même une légère pression, presque imperceptible, sur l’épaule de ma voisine de droite, debout au cœur de la rame.

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Nos vestes de laine du Pérou se bécotaient subtilement. Le ralentissement du métro rendit la pression du contact plus évidente, bien que tout à fait raisonnable, pour des inconnues. Tout au plus l’occasion pour nos mailles de sortir la langue. Mais cette nouvelle étape dans le rapprochement des corps déclencha le redoutable déclic de saturation chez ma voisine.

La saturation du new yorkais est imprévisible. Elle est l’incontrôlable bascule vers son incivisme refoulé.

La belle s’est écartée de moi, a soufflé entre ses dents, m’a foudroyé du regard. Ses tresses hippiesques se sont dressées, furibondes, gendarmesques. Je présentai à l’outragée un net pincement de lèvres, signe entendu d’excuses. Trop tard, le vase était plein et j’avais provoqué son débordement. Quelle infamie avais-je commise. J’en rougissais. Mais comment savoir à l’avance que ce vase-là était prêt pour la vidange ?

Pendant les deux longues minutes qui suivirent l’incident, la jeune femme (portrait maladroit de Gena Rowlands dans Gloria), irradiante dans son négligé, se débattit intérieurement pour ne pas m’abattre . Elle s’agitait, se retournait nerveusement, mesurant son pré carré, s’assurant qu’aucune masse anonyme ne viendrait lui voler le firmament presque éteint de son énergie.

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Arrivées à Bedford, portées par la vague séditieuse des évadés de Manhattan, nous fumes propulsées sur le trottoir. Et je la vis disparaitre rapidement au coin de la 7ème, derrière le Thrift Store.

Je pris le chemin du Diamond, situé entre Franklin et Meserole. Sarah m’y administrerait un verre de réconfort, servi avec ses mains de bonne mère.

Sarah me colla en réalité dans les pattes un ancien habitué du bar, tout juste revenu d’un voyage humanitaire au Tibet. Enclin à renouer avec le passé et à fêter son statut de rescapé, John me servit un verre. Quatre portos plus tard, nous débattions chaleureusement.

Je suis française, j’aime débattre et j'aime encore plus boire.

Je prononçai de longs mots que Shakespear lui même ignore, pressée par John-le-tibétain de justifier mon non-engagement humanitaire. « Ne penses-tu pas que prendre position dans un pays dont l’histoire et la culture nous échappe puisse être présomptueux ? Comment hiérarchiser les causes ? ». John se mit à trembler d’énervement, à sautiller sur son siège (j’apprendrais par la suite qu’il fêtait en réalité ce soir là sa rechute dans l'alcoolisme). « Vous les Européens, bande de mous, ne nous donnez pas de leçons ! Il faut choisir un combat et le mener à bien. Putain, merde, tu n’vois pas ce qui se passe au Tibet à la télé, ça te suffit pas ? ».

C’est à ce moment que la vérité se pencha vers moi, depuis l’épaule frémissante de John.

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La démangeaison capiteuse ressentie par tous les new yorkais, cette énergie exaltante transmise par le sol de Gotham et racontée par tous les cosmopolites du monde – plutôt encouragée, entre nous soit-dit, par une consommation hallucinante de café –, cette palpitation des sens est très certainement la phase qui précède la crise de nerf. Voilà ce que les artistes viennent chercher à New York : les prémisses du craquage, l’énergie du tressaillement.