Par Anna Rios-Bordes  

Karen Black aurait fêté ses 75 ans le 1er juillet 2014. L'actrice nous a quittés en août dernier, laissant derrière elle une filmographie à faire pâlir les divas d'Hollywood. Notre équipe a assisté à son dernier tournage dans le Maine, le film Vacationland.

  D'Easy Rider à La vengeance des monstres

Karen Black a tourné tous les ans, sans exception, depuis 1959. Parmi les monstres du cinéma qui l’ont dirigée, on compte : Francis Ford Copolla, Dennis Hopper, Arthur Miller, Alfred Hitchcock. Un coup d’oeil à son visage si particulier (synthèse entre les traits de Lea Massari, Fanny Ardant et Lana Del Rey) nous rappelle qu’elle donne la réplique à Charlton Heston dans 747 en Péril, à Jack Nicholson dans Easy Rider et Five Easy Pieces (nomination aux Oscars), à Omar Sharif dans Crime et Passion, et à Robert Redford dans le mythique Gasby le magnifique.

aux-heros-oublies.-karen-black

Elle parfait le casting de Nashville de Robert Altman en 1976, en interprétant l’inoubliable chanson de country « Memphis », d’après sa propre composition.

"Son visage si particulier, synthèse entre les traits de Lea Massari, Fanny Ardant et Lana Del Rey"

 

En 1979, elle tourne dans L’invasion des Piranhas qui fait d’elle une star (stigmatisée ?) du film d’horreur : La vengeance des monstres en 1987, la Maison des milles morts en 2003.

karen-black-actrice-mythique-du-cinema-americain

aQuand Karen rencontre Louise

Karen Black travaillait selon la méthode de l'Actors Studio, au travers d'une identification physique, affective et psychologique avec son personnage.

En 2010, lorsqu'elle choisit de donner vie à Louise, personnage attachant imaginé par Jamie Hook et Sarah Françoise dans Vacationland, elle prend le temps de connaître son personnage. Elle se rend sur les lieux du tournage, dans le Maine, deux semaines à l’avance et se fait appeler Louise par l’équipe du film. « C’est du Louise tout craché !», s’exclame-elle à plusieurs reprises.

KarenBlack_reuters_1200.jpg_effected

Le scénario oppose Louise à sa fille, Holly (incarnée par la tonique Sarah Paul). Holly reproche à Louise de l’avoir abandonnée, et se voit reprocher par sa propre fille - Iris - d’avoir caché l’existence de sa grand-mère. Le nœud narratif est un non-évènement : personne n’est venu à la réunion familiale annuelle dans la forêt, sauf Holly, Louise – étonnamment, puisqu’elle n’est jamais invitée – et Michael qui n’est même pas de la famille. Cet étranger romantique, interprété par le méticuleux Peter Pentz, a utilisé l’invitation de son ex-petite amie qu’il veut demander en mariage. Il sera l’élément catalyseur d’une reconstruction.

Ce prétexte, absurde, permet en réalité d’observer le processus de rapprochement d’une famille, dans un lieu qui sert d’allégorie au foyer : la forêt. Près d’une maison tombée en désuétude, Holly, Michael et Iris font connaissance.

"Je choisis toujours de jouer dans des films qui m’amusent"

 

Louise gravite autour d’eux, avec la malice des femmes épicuriennes qui courent de par les bois... Quand on demande à Karen pourquoi elle a accepté ce rôle, elle s’anime : « Le personnage de Louise m’émeut. Elle est si drôle. Je choisis toujours de jouer dans des films qui m’amusent ».

600full-karen-black

Le fard des stars

Sur le tournage, l’attention que Karen Black porte à ses yeux de lynx est saisissante. En dessinant les contours de son oeil sur une feuille de papier, afin que la maquilleuse comprenne qu’il s’agit d’un art, elle donne forme à sa vanité : un trait noir, ondulant au-dessus des cils, doit allonger le regard ; de faux cils dissimulent cette courbe qui vient rejoindre une ligne inférieure tracée jusqu’à la pointe extérieure de l’oeil ; une ombre noire, inscrite par un fin pinceau trempé dans une eau floutée, donne de la profondeur aux paupières.

130808203523-11-karen-black-horizontal-gallery

Son maquillage, masque de star qui a fondu sur le masque de femme, la fige. Karen Black donne l’impression d’être éternelle. Elle entretient son visage comme un trésor inca, restauratrice de sa propre figure mythique.

"Par moments, elle s’inquiète de sa bonne relation avec le réalisateur"

 

Elle porte les cheveux longs, en cascade sur ses épaules solides de lionne californienne. Les odeurs de poudrier et de Cologne nous rappellent qu’un bout d’Hollywood a voyagé avec elle. Par moments, elle s’inquiète de sa bonne relation avec le réalisateur – éternel badinage entre les artistes et leur muse.

karen-black-kris-kristofferson_wide-76a3e5dca84e24f84fcd0328f008600c7e96a4c6-s6-c30

Les oiseaux ne chantent pas la nuit

Ensorcelée par Karen, l’équipe technique s’efface quand elle arrive. Elle va prendre des poses de professeur de yoga, chanter Moon River, modifier le scripte, faire courir costumière et productrice. L’humeur de Karen Black est imprévisible. Mais quand elle décide d’être facétieuse, il lui faut moins d’un quart de seconde pour déclencher le rire. Surtout, elle a le plus beau sourire du monde, qui fait qu’on l’aime instantanément, quand elle a décidé d’être aimée.

Karen_Black_-_Ace

Un soir, après une semaine de tournage, fatiguée par les prises d’une scène éprouvante, Karen évoque un souvenir étrange : « Une nuit, au fond de mon jardin de Los Angeles, un oiseau est venu siffler des chansons. Vous savez, les oiseaux ne chantent pas la nuit. Il était venu pour moi ».

 "Une nuit, au fond de mon jardin de Los Angeles, un oiseau est venu siffler des chansons"

 

Puis, elle se met à pleurer. « L’oiseau est mort dans mes mains, j’ai fermé ses yeux ». Un silence se fait.

Karen Black était une enfant, poétesse aux regrets métaphoriques.

628x471