Par Elise Bonnard

La veille d'un départ pour la capitale germanique,  je rentre dans une librairie et un titre m'accroche. Il me semble parfait. Je pars, insouciante, avec Une femme à Berlin, sans me douter une seconde de l'immense cri que je viens de glisser dans ma valise.

C'est un cri juste et objectif. Un cri qui ne fait pas de bruit lorsqu'il parait pour la première fois en 1954. Trop tabou. L'auteure garde l'anonymat. Après sa mort en 2001, une édition révéle son nom : Marta Hillers, journaliste allemande.

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Le 20 avril 1945, une femme décide de tenir le journal des ruines de Berlin. Elle attend, la peur au ventre mais le stylo à la main, l'armée russe en marche vers la capitale. Pendant deux mois, elle sera écrivain, témoin de cette sombre période de l'Histoire. Ce rôle la sauve de la folie. Il faut garder la tête froide pour raconter l'horreur. Pour décrire avec précision l'animal et l'homme qui tiennent vaguement debout dans des bottes usées par six années de guerre. Pour raconter le corps violé, les corps violeurs.

« J'entends l'arme automatique cliqueter au pied du lit (…). Je suis si fatiguée, si éreintée, je sais à peine où je suis. J'ai le vertige, seule une moitié de moi est encore là, et cette moitié n'offre plus de résistance, elle s'affale contre le corps dur et costaud, qui sent le savon de soldat. (...) ...je veux demeurer morte et insensible, aussi longtemps que je suis traitée comme une proie. »

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Le viol : ultime arme de vengeance et d'humiliation. Entre juin et août 1945, plus de cent mille Berlinoises en sont victimes. Les quelques hommes allemands présents à ce moment sauvent leur peau en fermant les yeux. Ceux qui rentreront plus tard du front feront la sourde oreille aux terribles récits de leurs compagnes.

"Je fais les petits yeux, pour avoir l'air vieille et moche"

 

Le témoignage de Marta Hills est frappant de lucidité et de courage. La journaliste, qui parle russe, cherche à comprendre l'autre, la guerre, l'humain. Les stratégies de survie des femmes sont minutieusement rapportées à la lueur de la bougie. On cache les plus jeunes dans les sous-pentes, on cite Pouchkine et on trinque à la vodka pour adoucir l'ennemi, on se met « sous la protection » d'un haut gradé (« ce qu'il nous faut ici : un loup qui tienne les loups à l'écart »), on s'enlaidit (« je plisse donc le front, tire les commissures de mes lèvres vers le bas, fais les petits yeux, pour avoir l'air vieille et moche »).

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Marta Hills raconte aussi la chute du nazisme et l'effrayant réveil de son pays, un goût de cendre dans la bouche. Les mains des hommes sont pleines de sang. Pourtant, ce sont les femmes qui, les premières, relèvent leurs manches, prennent pelles et pioches, s'activent à débarraser Berlin des gravas pour lui redonner un semblant d'humanité. Elles le font pour la génération qui pèse déjà dans les ventres.

"Nous sommes les gamins des colères de l'Histoire"

  «J'ai la gorge serrée. L'enfant m'apparaît soudain comme un prodige, tout rose et blanc avec ses petites boucles dorées, il est là en train de s'épanouir dans cette chambre dévastée, presque dépouillée de tout, au milieu d'adultes souillés par les évènements. D'un seul coup, je comprends pourquoi le guerrier a la nostalgie du petit enfant. » Au pied des restes du mur, j'ai moi aussi la gorge serrée. Nous sommes les gamins des colères de l'Histoire.