People Are Strange a choisi le texte de Margot Ravachol pour le concours de la meilleure fiction printemps 2014. Merci à tous les participants et rendez-vous à l'automne.

C’est de la provoc’ ces pois et ces rayures mis ensemble. Ça jure à merveille avec la tapisserie à fleurs derrière. Ça claque sous tous les angles. Dire qu’aujourd’hui j’ai du mal à assortir du noir avec du noir. Sûrement le résultat d’un broyage généralisé. Faut croire que parfois, on peine à s’y retrouver.

Finalement le carnaval, c’était le jour où on était le mieux looké. J’ai la pénible sensation que ce masque d’extra-terrestre me va mieux que les serre-têtes. Parfois j’ai des bouffées nostalgiques : je sais toujours pas ce que je vais faire de cette paire de collants jaunes à pois marron. On ne sait jamais si j’ose, à une soirée déguisée, débarquer en coccinelle asiatique.

Vous, mes parents aimants, était-ce vraiment la mode que vous suiviez à ce moment ? Je sais bien qu’il y avait la tribu qui complotait aussi, elles se sont bien amusées toutes les taties. J’ose croire que c’était par politesse que vous me faisiez porter tout ça. En fait, c’est pas tellement toi, papa, qui aurait pu interdire cela. Ton costume traditionnel est une robe de chambre. Et je sais maman, que ta démarche était bien tendre.

Vous me souteniez, il faut le reconnaître. Et les autres aussi en réalité. C’était le vent de l’époque.

Ceci dit, ils n’étaient pas mieux lotis les trois grands. Dieu merci, je suis la vraie p’tite dernière, je n’ai pas hérité de vos tenues de jeunes premiers, troquées ensuite contre des jeans griffés taille très (trop) haute, quand vos petites mèches sagement coiffées se sont dévergondées.

Rassure-toi ma chère accouchée, quand j’ai commencé à faire mes propres choix, ça n’a pas été plus fantastique. L’innocence en moins. L’âge ingrat et ses goûts douteux ont parfois eu raison de moi. Pas besoin d’être psychanalyste pour percevoir que j’aurais du mal à faire des choix. Cette marinière rouge, ce pantalon dont l’entrejambe m’arrive aux genoux, ces baskets de skater beaucoup trop larges. Portés ensemble. Associés. Mis à part sur moi, ces trois-là n’avaient aucune chance de se rencontrer.

Finalement on était tous égaux à cette époque. On était tous des mioches moches. Tous aujourd’hui forcés de constater que nos sourires insouciants faisaient bien de ce manque de style quelque chose d’attendrissant. C’est sûr qu’aujourd’hui ça ne fait pas le même effet, avec la mine ravagée, par la folie de la course effrénée que la vie « d’adulte » oblige à mener.

Force est de reconnaître, aussi, qu’on espère réussir, aussi bien que nos parents, à faire danser la poussière à nos enfants, à les faire sourire même s’ils doivent grandir, dans les mêmes nippes douteuses que nous.

T’es p’t’être mal fringuée, ma mignonne, mais fonce, cours sans vergogne. Tu sais, l’habit ne fait pas le bienheureux. On en reparlera quand on sera tous vieux.

Allez.

Va donc, avec tes copains user, même tes beaux-vêtements, à coups de jeux d’enfants.

Margot Ravachol