Ali Baba du vintage, Philippe Harros est l’heureux propriétaire de la boutique Quidam de Revel à Paris. Ce temple du vêtement de luxe propose la location de pièces vintage de collection aux secteurs de la mode, du cinéma, de la pub. La panoplie de 14 000 pièces va des années 1930 aux années 2000. Loin des flonflons des défilés, retour sur l’itinéraire d’un homme de goût, vagabond en quête de beau.

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P. A. S : Quand êtes-vous tombé dans la marmite du vintage ?

Philippe Harros : Tout petit. Mes parents sont antiquaires. J’ai été moi-même antiquaire pendant 10 ans. C’est ma femme, elle aussi collectionneuse, qui m’a insufflé la passion du vêtement vintage de luxe. Il y a 12 ans, nous avons ouvert une boutique conceptuelle rue de Poitous. Nous exposions des pièces très épurées, sans rapport apparent les unes avec les autres : une lampe, à côté d’un bureau et d’une robe Pierre Cardin accrochée à un mur… J’ai toujours privilégié l’éclectisme dans l’approche de l’art.

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P. A. S. : Quel est la pièce de votre collection qui vous fascine le plus, que vous allez contempler la nuit ?

P. H. : Une magnifique robe de Schiaparelli de l’été 1939.

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P.A.S : Quels critères orientent votre choix quand vous chinez ?

P.H : Mes critères pour choisir une pièce sont la qualité (quel est l’état de conservation ?), l’originalité (diffère-t-elle des autres pièces de ma collection ?) et l’histoire (qui a porté la pièce ?). L’histoire de la pièce n’est pas un critère décisif en termes d’achat. Mais si une robe a été portée par une princesse ou par Brigitte Bardot, elle aura forcément une valeur supérieure.

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P.A.S : Trouvez-vous le terme vintage galvaudé ? A-t-il encore un sens ?

P.H : Sémantiquement, « vintage » vient de « vingt ans ». Les puristes vous diront que ce qui n’a pas plus de vingt ans ne peut être qualifié de vintage. Je suis moins pointilleux que cela, ou du moins je ne place pas la limite entre ce qui est vintage et ce qui ne l’est pas à ce niveau là. Toute pièce ancienne, de 10 ans, de 20 ans ou de 30 ans est pour moi vintage lorsqu’elle est rare. Il me semble que la qualité mise en perspective avec le nombre de pièces tirées (la pièce est-elle un prototype ?) sont les éléments à prendre en considération.

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P.A.S : Comment doit-on éduquer son œil à l’ancien ?

P.H : Il faut être patient. Passer beaucoup de temps à consulter la documentation sur le design, l’histoire de l’art, pour comprendre les influences (comme par exemple que les bijoux Art Déco sont influencés par l’esprit cubiste…). Il faut observer. Tout observer. Les tissus, les coutures, les montures lorsqu’il s’agit d’objets. J’ai passé énormément de temps dans des brocantes, des puces, des vide-greniers, ou chez des antiquaires. Il faut être le premier à quatre heures du matin, sur un lieu de vente, pour faire de bonnes affaires. Il faut voyager. Je me suis rendu à Londres, aux Etats-Unis, en Inde… Toulouse est une bonne destination pour les collectionneurs. A force, l’œil s’aiguise : lorsque j’arrive sur un stand, il me faut quelques secondes pour sentir si je vais trouver quelque chose. Surtout, je ne m’attends à rien. La seule vraie règle est certainement celle-ci : ne s’attendre à rien, ne pas penser à ce que l’on va trouver, se forcer à garder l’esprit libre et ouvert.

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P.A.S : Si vous deviez citer deux noms de créateurs au-dessus du lot ?

P.H : Je dirais d’abord Martin Margiela pour l’ingéniosité dans le dessin du vêtement, ingéniosité mêlée à une certaine folie dans le design. Margiela, c’est la structure déstructurée. Ensuite, je dirais Kawakubo, pour Comme des Garçons.

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P.A.S : Et YSL ? Et Chanel ?

P.H : Ha, bien sûr. Mais ces deux maisons, iconoclastes dans les années 1930, ne symbolisent pas autant l’innovation aujourd’hui qu’elles le faisaient à l’époque. Ce sont deux monstres du classique que je respecte beaucoup. Mais je maintiens mon choix : Margiela et Kawakubo.

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P.A.S : Que portez-vous aujourd’hui ? Vous êtes tellement street-chic !

P.H : Et bien justement, une veste militaire Martin Margella et des bottines Weston.

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P.A.S : Défendez-vous le travail des nouveaux créateurs ?

P.H : Oui. Je voue une fascination à la création, alors comment ne pas soutenir les nouveaux créateurs ? Beaucoup de nouveaux designers mériteraient d’être plus connus. Mais globalement, ces derniers temps, je déplore une certaine baisse de qualité dans le luxe, et surtout dans le haut de gamme. Cela rend la mode accessible, soit, mais il faut veiller à ce que les modes de consommation ne détruisent pas l’art.

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P.A.S : Vous qui flirtez avec le passé, faites le prophète un peu pour voir : dans les cinq prochaines années, qu’est-ce qu’on verra sur les podiums ?

P.H : Ce n’est pas contradictoire de s’intéresser au passé et d’anticiper l’avenir. L’art est un phénomène cyclique. Dans les années 1930, le mouvement moderniste était le vintage d’aujourd’hui. Les influences du 19ième siècle vont être de plus en plus marquées dans les années à venir.

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P.A.S : Diable, vous augurez le retour des corsets ?

P.H : Plutôt l’accentuation d’une tendance déjà prégnante aujourd’hui : le mariage des matières modernes et anciennes, le mariage entre le bois et le métal, le chaud et le froid…

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P.A.S : Votre métier consiste à acheter. Avez-vous sacralisé le rapport à l’achat ? Passez-vous des heures à observer vos tomates au marché ?

P.H : Je sais encore différencier l’achat du collectionneur de l’achat du consommateur. Je vais chez Darty, comme tout le monde ! Et je suis une proie normale pour tout vendeur.

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