Deux ou trois caries avant d’aller au lit. Je savoure des bonbons devant le film en redoutant déjà l’opprobre de demain : séance en culotte devant le miroir. Ma langue fait des tournis acides et se débrouille pour laisser s’échapper un son de temps à autre, quand j’ordonne à Popo de me lancer le sac de boules roses.

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Nous regardons la vie de Jane Austen, comme deux sottes de copines. Nous imaginons que la robe qui tourne sous le lustre rouge scintillant est celle qui remplace nos pyjamas chinois, nous prenons James Mc Avoy par le bras. Le monologue de la fontaine près du bidet, le bal bucolique dans le couloir de l’hôtel, la demande de main au groom interloqué. Nous regrettons de ne pas pouvoir nous envoyer un verre de rouge avec les boules roses, nous oublions vite le vin parce que Mc Avoy retire sa chemise à jabot. Popo écarquille ses yeux bleus : « il est pas mal ce petit ». Je balance sa filmographie pendant qu’elle détaille l’oraison de ses reins.

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La lumière du couloir me surprend. Nos collègues de travail rejoignent leurs pénates à pas de velours, la clef dans la serrure est hésitante, ils ont fait couler l’alcool à Shanghai. Je jette un coup d’œil à l’état de la chambre. D’immondes objets féminins jonchent le sol, c’est le chaos immobile de la chambre transitoire. Pauline ronronne près de la chaleur de l’ordi. J’allume la télé chinoise, boîte aux incompréhensions du monde. Le journaliste s’affole dans son costume soyeux, des sons aigus font des bonds sur les ondes. Quelqu’un frappe à la porte.

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J’enjambe un tas de sous-vêtements et colle mollement mon œil au judas. Nous avions dit à nos amants hardis pas de folies ce soir, pas de cris étouffés dans coussins moites, soirée filles. Il faut que je reprenne des forces et Pauline a mal au dos. La silhouette qui se dessine est mince, je ne distingue pas de visage. Je dis ‘Wei’ d’une voix étrangère. ‘Wo shi Mei li’ balance une autre voix sporadique. Qui est cette fille ? Dois-je réveiller Pauline ? Appeler la réception ? ‘Wo bu ren shi ni’. La personne en ombre chinoise, à la catalane, prétend ne pas comprendre. J’ouvre et dévoile la soie de ma combinaison de nuit. Elle agite un papier avec des caractères allongés. Je dois la suivre, me semble-t-il.

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Elle sautille dans le couloir feutré, comme une courtisane pressée d’uriner ; je la suis empreinte d’ironie occidentale. Une voiture attend devant l’hôtel. BMW aux allures de tank. Je suis spectatrice de moi-même. Le conducteur fait penser au majordome louche des 007, en moins gorbatchévien. D’un moment à l’autre, ils vont me dire qu'ils ont la fille, que je dois restituer la cassette. En France, je ne serais jamais montée dans une voiture inconnue. En Chine, un sentiment d’invincibilité me transcende.

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Après une heure de trajet, sans qu’aucun son ne soit émis, le tank s’arrête. Mes gardes du corps ont l’air de connaitre la procédure par cœur, la fille sort la première, me fait signe d’avancer. L’homme porte des lunettes aux montures fines. J’aperçois un attroupement en haut d’une colline brumeuse. Les silhouettes, de dos, se font engloutir par des parapluies géants. Je suis aimantée par la force du groupe. La marche de mes guides est duveteuse, l’herbe voudrait retenir nos pas. Les congrégationnistes, dont les manteaux larges forment un voile obscur qui cache l’autre versant de la butte, sont tous vêtus de noir. Nous rejoignons l’hémicycle draculéen et quand je suis suffisamment proche, mon souffle s’arrête.

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Logiquement, c’est lui que je vois en premier. Son profil taillé à la pierre et sa carrure de viking. L’amant des jours silencieux où la confiance nous abandonne, où la dépendance noie les sursauts de folie doucereuse. Mes sens, fourmis vengeresses, s’empressent d’échanger les rôles et l’odeur de cette époque vient me taper les narines. J’expire, j’inspire. Le regard glisse sur la droite où mon frère se tient péniblement. Il a l’air tout petit l’historien, son glaive moyenâgeux lui a glissé entre les mains ; c’est avec le présent qu’il se bat, sans arme analytique. Mes tantes l’encadrent, fées sinistrées, toutes rabougries par le chagrin. Dans les ombres derrière elles, commencent à se dessiner des visages familiers. Des amis fidèles, des amis de hasard, des collègues de travail, intermittents d’un deuil.

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Je m’affole, recule de trois pas et cherche mon escorte chinoise qui a disparu. La voix fluette du saint homme entonne une prière. Je veux signaler ma présence à tous ces bouts de moi, je m’apprête à crier… quand je la vois. Ma douce protectrice. Ma remplisseuse de formulaires, ma correctrice d’orthographe, ma prêcheuse de bon sens, mon acheteuse de fruits frais. Celle qui a pardonné tous mes excès sans cérémonie d’excuse, celle qui a absorbé ma fièvre. « Fous les fils qui croient leur mère éternelle » scandait-elle les matins de fête, amusée par l’annonce de Cohen sur sa mort certaine et par notre effroi. Dévastée, ma petite tige fébrile, toujours en prise avec la vie, emportée par sa folle chamade, sa violence, toujours chevillée à mon père, son tronc bienfaiteur. Toujours elle, même sans moi. Et lui, pape de l’élégance, fier dans la lutte, incassable et pourtant si fracturé, il pleure dignement son enfant mort avant lui. Je me jette au pied du prêtre pour le faire taire, pour mettre fin à cette mascarade. Mes bras embrassent de l’air.

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Cela fait une heure que je les observe défiler devant mon cercueil. Je fume une cigarette près d’une croix géante. J’ai toujours su que mon frère feignait de ne pas m’aimer, pour accueillir virilement toutes les femmes du monde. J’ai toujours su qu’il me considérait comme son égal et que c’était pour cette raison qu’il m’avait un peu écrasée. Il s’excuse devant mon corps inerte, bercé par la culpabilité dont il découvre le ronron lancinant. Ils se confessent tous et déversent leurs sanglots étranglés sur le lit de mes pieds, se tiennent les uns aux autres et professent la nature de leur repentance. Ils se laissent cent ans pour m’oublier, me demandent des faveurs que je ne peux plus accorder. Je voudrais leur chuchoter que je les aime, malgré les rivalités d’usage et les faux semblants, que je pardonne au plus minable l’injure la plus abominable, que je fais de leurs attaques un festival de bons souvenirs, de chamailleries sans incidence, de frottements d’humeurs vivantes. Que le drame m’a rendu infiniment humaine. Les épines de leurs roses sont une pluie sans eau. Je reste muette, fantôme hagard témoin de ma propre révérence.

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Pauline s’excite sur mon épaule. Le sud de la France matérialise ma résurrection : « Et bé ma fille, tu as crié toute la nuit, t’es pas dans ton assiette toi ». La vie s’empare de moi, l’odeur du café, les paroles de Pauline qui a lancé sa machine à réciter l’immédiat. Elle peine à trouver le sac de gâteaux acheté la veille. C’est sûrement moi qui l’ai foutu n’importe où. Elle ne comprend pas comment je peux être aussi désorganisée. Elle pense que les objets ont une âme et certainement des pattes pour se carapater. On est bonnes pour un petit déjeuner chinois…

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Je pourrais la bouffer toute entière Pauline tellement je suis heureuse d’être en vie ce matin. Je pourrais lui payer un tour en ULM au-dessus de Shanghai, la saouler d’alcool de riz, l’emmener dans un salon d’opium sur un bateau mouche, la pousser dans le Mekong, feindre un enlèvement. Lui montrer à quel point j’ai de la force pour transfigurer le réel, pour que ce voyage soit un film italien.

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_J’ai rêvé que je mourrais Popo

_Tu déconnes ? Ca m’arrive tout le temps ! L’autre fois, je descendais la rue Pigalle…