Les chroniques de la critique de cinéma Pauline Kael sont disponibles en français (aux éditions Sonatine). L'écrivain mythique du New Yorker avait la dent dure : Kubrick, Lucas et autres Tarantino se sont faits escamoter par sa plume espiègle. Extrait des Chroniques américaines :

"L'une des raisons pour lesquelles l'art ne peut répondre à aucune règle précise, c'est que le génie novateur - le vrai génie, mais aussi le génie frelaté - est bien souvent, au cinéma comme dans les autres disciplines, celui qui a suffisamment d'audace et de candeur pour oser faire ce que les autres ne font pas pour des raisons de bon gout. Avant Brando, les acteurs ne marmonnaient pas leur texte, ne se grattaient pas sans cesse et n'exhibaient pas leur transpiration. Avant Tennesse Williams, les dramaturges n'exploitaient pas l'un des terreaux érotiques singuliers sur lequel repose l'Amérique.

"Le mauvais goût a façonné une nouvelle norme"

Avant Orson Welles, les réalisateurs ne cherchaient pas une dramaturgie adaptée à chacune de leur prise de vues. Avant Richard Lester, ils ne concevaient pas un film tout entier avec autant d'ingéniosité qu'un générique. Avant Marilyn Monroe, les actrices ne faisaient pas de leur faiblesse un atout, leurs balbutiements et leurs gaffes devenant une marque de fabrique irrésistible. Chacun, à sa façon, a imposé quelque chose que le public avait toujours apprécier sans oser l'avouer. Le mauvais goût a façonné une nouvelle norme."

Lire Pauline Kael c'est comme sécher le boulot, se déshabiller en public ou embrasser un inconnu. En plus, ca permet de rire dans le métro, d'un rire goguenard franchement intello.

L'irrévérence savoureuse de Kael, plus anticonformiste que proprement subversive, marque les esprits. Descendre en flèche Antonioni, Fellini  et Visconti est quand même plutôt couillu... Ses analogies entre le traitement cinématographique et les comportements sociaux démystifie la création. Et pas d'une manière intellectuelle. D'une manière qui redonne au public son aura, son indépendance d'esprit et qui rétablit une réalité trop bafouée dans les milieux élitistes : le créateur est aussi au service du public.

La tendance de Kael à contextualiser la critique (qui est assis à coté d'elle pendant la séance? Comment réagit le public?...) la rend sincère et excuse sa possible mauvaise foi. Ses formules moqueuses et son acerbité emportent l'adhésion parce qu'elle est avant tout une grande amoureuse de ceux qu'elle ironise si bien : les cinéastes.

Extrait à propos de La Notte d'Antonioni et de La Doce Vita de Fellini :

"Fellini et Antonioni nous demandent de partager avec eux leur dégout moral comme s'ils étaient en train d'illuminer nos vies - mais est-ce vraiment le cas ? Rien n'est plus vulgaire et égoïste que l'insatisfaction des riches désabusés ; rien n'est plus simple à montrer ou à attaquer. La décadence de l'aristocratie et son attirance pour la bohème ne sont pas une nouveauté, ni spécialement caractéristiques de notre époque, pas plus qu'un problème social. A moins de reconnaitre en nous ce mode de vie mortifère, tout ce qu'on nous demande, c'est de regarder avec horreur la classe dominante décadente, un passe temps aussi intéressant que les leurs. (...) N'est-il pas adolescent de prendre si solennellement l'échec de l'amour ? Et pour qui l'amour dure-t-il aussi longtemps ? Pourquoi se désoler autant de la nature transitoire d'un sentiment qui l'est par définition, comme si son caractère éphémère définissait notre culture et notre époque ? Si le fait que les couples mariés se lassent de leur union est une conséquence de la maladie de notre époque, alors quand le monde a-t-il été en bonne santé ?".

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Extrait à propos de Le désert Rouge d'Antonioni :

"J'ai eu l'occasion de rendre visite à une femme à Berverly Hills qui m'a reçue assise sur un divan qui trônait devant une énorme table en marqueterie couverte d'une superbe collection de livres d'art, mais lorsque j'ai fait allusion à l'un d'entre aux, elle a pris un air déconcerté, comme pour dire : mais de quoi parlez-vous ? Elle tremblait presque, terrifiée, chaque fois qu'une personne entrait dans la pièce, même si Dieu sait que le valet triait les invités sur le volet. Sa conversation - ou plutôt les phrases qu'elle lançait, qui sortaient de nulle part et ne menait à rien - revenait à se demander si elle allait ouvrir une galerie d'art, quitter son mari ou partir en voyage. Mais où ? Je pense qu'elle aurait aussi bien pu retirer le sandwich de la bouche de quelqu'un si l'idée de manger lui était soudainement venu à l'esprit.

De toute évidence elle ne savait pas quoi faire de sa vie, donc elle ne faisait rien ni pour elle ni pour son mari, ni pour qui que ce soit d'autre, et comptait sur sa désolation pour se rendre intéressante. Était-elle fascinante ? Dans un sens oui- si vous aimez contempler ce genre de conscience post-analytique ravagée. Ces dames dont on s'occupe et qui ne donnent jamais rien sont peut-être bien les héritières de l'éternité. On prend soin d'elle sans doute parce qu'elles sont si sensibles si vulnérables. Mais, naturellement, avec de l'argent et le loisir de ne rien faire, qui ne serait pas sensible et vulnérable ? Ce à quoi nous sommes sensibles n'a rien à voir avec ce qui les rend vulnérables ; tout cela les laisse indifférentes. Au pire, elles nous envient avec condescendance : nos boulots éreintants, nos taches ménagères, notre lutte quotidienne pour trouver le temps de lire, de regarder et de penser. Leur équivalent masculin est le riche jeune homme qui dit : "parfois, j'aimerais être noir ou juif".

Pauline Kael, Chroniques européennes et Chroniques américaines, Editions Sonatine, 376 pages.

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