Qu’elle que soit sa spécialisation, l’étudiant, afin de confronter le savoir théorique acquis à l’écoute passionnée de ses professeurs d’université ou d’école, doit au cours de son cursus se frotter au monde de l’entreprise.

Cette étape cruciale, il la franchira en accomplissant une période en immersion au sein d’une société où il se verra confier des tâches responsabilisantes et adaptées à l’expérience dont il peut se prévaloir après deux ans de classes préparatoires et une année d’acclimatation à la vie trépidante en école de commerce ou d’ingénieur, dont le quotidien est émaillé de cours d’une grande concrétude, de cas pratiques réalisés dans une ambiance d’émulation intellectuelle collective, de projets associatifs forts et ambitieux, mais aussi et surtout de murges (im)mémorables. Autant d’occasions de tirer un trait définitif sur les deux ans de calvaire et de brimades vécus en prépa. Ce dépucelage en entreprise, d’une durée variable de deux mois à un an, porte le nom de stage.

Pour ce dernier, le stagiaire touche une rémunération mensuelle de 417 euros, qu’il juge n’être pas très attractive, mais qui en réalité est bien chère payée au vu des heures de travail effectives réalisées. A ses prochains recruteurs, il revendra d’ailleurs ce premier stage comme ayant été « une première expérience d’observation enrichissante et nécessaire aux tâches d’exécution qu’il aspire maintenant à accomplir dans cette nouvelle aventure qui le mènera au CDI ».

Outre qu’il devra troquer pendant un semestre ses frusques de preppy/hipster/dandy ludique, pour un strict costume, le stagiaire, quel que soit le métier qu’il accomplira dans son entreprise d’accueil, va profiter d’un apprentissage très spécifique qui sera pour lui comme un sésame vers l’épanouissement professionnel. Ce « tips » que son prédécesseur lui inculquera lors de la passation de fonctions, il n’aura de cesse de s’en servir dans les 43 années qui jalonneront sa carrière. C’est le Alt-Tab.

Pour les très rares qui ignorent l’existence de ce raccourci clavier introduit par Bill Gates dans Windows depuis 1990, le Alt-Tab est fort simple à réaliser, ce qui n’enlève rien à son ingéniosité : il suffit de maintenir enfoncée la touche Alt, se situant à gauche de la touche Espace, et d’appuyer une fois sur la touche Tab, représentée à l’extrême gauche du clavier par deux flèches qui pratiquent un 69. Ce faisant, il permet d’alterner à volonté l’affichage des deux dernières fenêtres sur lesquels il a travaillé. Somme toute, le Alt-Tab est à l’ordinateur ce que la télécommande est au téléviseur. Une zappette terriblement efficace.

En pratique maintenant : promenez-vous dans votre open space et observez bien la position des mains de vos estimés collaborateurs sur le clavier : vous serez surpris par leur mimétisme. Le pouce gauche continuellement sur la touche Alt, dont on verra qu’elle luit d’un gras et d’une humidité nettement plus contrastés que ses comparses, l’annulaire de la même main trainant dans la zone du Tab, et le majeur de la mimine droite affairé sur les touches Haut et Bas situées à l’extrême droite.

A présent penchez-vous derrière l’épaule d’un collègue et lorgnez sur son écran : de manière générale, trois fenêtres apparaissent en réduction dans la barre des tâches : la page de mail Microsoft Outlook ou Lotus Notes, une page Excel, Word, ou Powerpoint selon l’outil de prédilection dans la fonction exercée, une page Internet Explorer ou Google Chrome selon le choix de navigateur de l’employeur. Chacune de ces pages remplit une fonction précise dans le maniement subtil du Alt-Tab.

Officiellement la page de mail relie l’utilisateur aux demandes de sa hiérarchie, et lui octroie le droit d’y répondre avec la plus grande réactivité. Officieusement, elle lui assure le suivi en temps réel des péripéties de ses camarades d’école, eux aussi en stage, qu’à son arrivée il s’est empressé d’ajouter à ses contacts et dont il aura redirigé les mails reçus vers un dossier intitulé « Personnel », qui à lui seul occupera 80% de la mémoire de sa boite.

La page Word/Excel/Powerpoint est le maillon essentiel dans l’exercice de la gymnastique alt-tabienne : véritable bouclier contre l’envahisseur qui pourra surprendre le stagios pendant un moment d’égarement, elle devra toujours présenter un travail en cours. Il s’agira souvent d’une présentation, d’un mémo, d’un modèle que le n+1 lui aura confié au petit matin, pour lequel il sait pertinemment que 3 heures suffiront à son achèvement, mais qu’il prendra un malin plaisir à faire durer. Plus c’est long, plus c’est bon.

Ce travail de longue haleine le protègera ainsi de l’importun, et lui donnera tout le loisir de voguer sur un monde d’infinies possibilités concentrées dans le navigateur Internet. Cet univers haut en couleurs, en images et en lol, justifie l’invention du Alt-Tab à lui tout seul. William Henry Gates III y avait-il songé lorsqu’il l’a intégré à Windows ? Rien n’est moins sûr. Les multiples onglets qu’il aura développés sous une même page assureront un divertissement délectable au futur cadre sup’ assoiffé de connaissances et d’aventures : Facebook, Picasa, Le Figaro, Rue 89, Linkedin, Gmail, VDM, Canalplus, Youtube, Deezer, Wikipédia, Vente-Privée, Allociné, Yahoo Insolites, Meetic, Bonjour Madame, Bonjour Monsieur, Bonjour les Roux, Bonjour les Moches, Bonjour Poney, et bien d’autres encore permettront au stagiaire pourtant timide et effacé de briller par ses sujets de conversation à la pause déjeuner.

Aujourd’hui justement à la cantine, les collègues ont discuté de la dernière émission de Top Chef, qu’il a manqué. Il s’est senti esseulé, il faut y remédier. Et hop, Alt-Tab, M6 Replay, Alt-Tab, et à table !

Attention toutefois, la pratique du Alt-Tab n’est pas sans risques. Premièrement, le risque de dépendance est très élevé. Il conviendra donc de l’utiliser avec parcimonie dans les (rares) temps où l’activité professionnelle bat son plein. Deuxièmement, le risque de manquer le raccourci clavier est bien réel et d’aucuns l’ont déjà expérimenté à leur grand dam. Un manager passe derrière vous, votre main gauche ripe et rate l’atterrissage sur la feuille Excel, laissant apparente la partie de poker en ligne dans laquelle vous étiez Chipleader, panique ! Bardaf, c’est l’embardée, comme disent nos amis Wallons. Pris sur le fait vous vous sentez aussi honteux que l’adolescent qui partant à la découverte de l’extase physique, est surpris par sa mère, n’ayant pas eu le temps de recouvrir son intimité du drap qu’il s’apprêtait à honorer.

Un seul conseil donc : entrainez-vous.

Par Duddy