La sortie inespérée du film musical La Brune et Moi en dvd offre un retour sur la vague des « jeunes gens modernes » dans le Paris post-punk de la fin des 70’s. Et nous rappelle à quel point nous sommes endormis.

Moderne ? On sait bien, malgré les incantations drôles et désespérées de Guillaume Fédoux (Un garçon moderne)  que la valeur est passée dans le domaine très contrôlé de l’utopie (la revendiquer même, c’est être anti-moderne). Qu’aucune forme artistique, aucun auteur, réalisateur, musicien, styliste, n’a su créer depuis des années les conditions d’une nouvelle modernité.

L’époque serait plutôt au postmodernisme, pour schématiser : une vague récupération publicitaire de codes esthétiques, un bégaiement souvent stérile du passé (Hedi Slimane exhume la cravate fine ; Tarantino et Takashi Miikee jouent avec le western ; Lady Gaga danse sur le cadavre d’un demi-siècle de pop…).

a

Quand avons-nous vraiment été modernes ? Quand pouvions- nous dire que nous inventions un monde qui n’appartenait qu’à nous, que nous étions les seuls à détenir une vérité nouvelle? En France, entre 1978 et 1983. Dans ce que les exégètes ont appelé le Paris post-punk, autrement cold wave ou culture novö. Un mouvement unique dans l’Histoire récente, dont témoigne La Brune et Moi de Philippe Puicouyoul, film magique sauvé de l’oubli par les éditions Le Chat qui Fume.

Tourné en 1979, cet étrange objet au confluent du documentaire et de la fiction traînait depuis dans les cartons de distributeurs, projeté à l’occasion en festival ou dans des soirées thématiques. C’est un film important, parce qu’il saisit ce mouvement late 70’s, où quelque chose se jouait à Paris -par écho à New York, Londres et surtout Berlin-, qui tient lieu de dernière modernité connue en France : musique, look, presse, vidéo, graphisme, une constellation d’artistes s’inventait alors un entre-soi sur des nouveaux codes.

Ils sont tous, ou presque, réunis le temps d’un live fiévreux dans La Brune et Moi, film musical ou musique filmée qui prend à rebours l’ironie moqueuse de La Blonde et Moi de Frank Tashlin.

En marge d’un récit de polar totalement décoratif, le film enregistre ainsi des concerts sauvages des groupes Taxi Girl,  Marquis De Sade, The Dogs, ou la géniale « femme cellophane » Edith Nylon. Soit les meilleurs représentants (avec Lio, Eli et Jacno, et le minet Etienne Daho) de cette nouvelle vague française qui conjuguait le rock électrique de leurs aînés punks aux ambiances robotiques de Kraftwerk avec un seul credo : la modernité à tout prix. Entre chaque morceau, des bribes de l’histoire –probablement écrite un soir d’ivresse- sont orchestrées par Pierre Clémenti et Anouchka, l’égérie cabossée des soirées au Palace, où se regroupait toute cette France next-gen.

Ses signes distinctifs : costumes étroits, bottines noires et cravates pour eux ; jupes en nylon et cirés pour elles, danse robotique à la gloire de l’homme moderne enfin détaché des pesanteurs politico-trash des punks à chiens. Car ces « jeunes gens modernes », acteurs comètes du film, avaient aussi construit leur propre système de pensée. Ils avaient décidé d’en finir avec le nihilisme vindicatif de leurs aînés no future, affichaient un nihilisme chic, individualiste, résumé par Jacno en février 80 dans Actuel : « La Troisième guerre mondiale, ça ne me fait ni chaud ni froid, mais je ne veux pas que ça gêne ma carrière ».

Une posture, plus dandy que vraiment égotiste, qui disait bien l’état d’insouciance et de créativité qui régnait alors dans ce petit microcosme parisien. Mais il y a déjà, dans le film de Philippe Puicouyoul, une conscience de la fin qui guette, l’impression que cette génération sera bientôt sacrifiée par le grand mouvement marchand des années 80 (voir la postérité de Lio, qui a vendu son charme subversif sur les plateaux de téléréalité).

Ces petits Icare camés n’ont pas résisté à la rampe du temps : comme Alain Pacadis, qui fait une brève apparition dans le film, journaliste mondain et noctambule du Libé 70’s mort avant les autres. On se replongera, après La Brune et Moi, dans la lecture de ses chroniques rééditées par Denoël, Nightclubbing, un autre vestige d’une possible modernité française.

Par Romain Blondeau

a

DVD : La Brune et Moi, de Philippe Puicouyoul avec Pierre Clémenti et Anouschka, Le Chat qui Fume, Zone 2.

Livres : NightClubbing, articles 1973-1986, d’Alain Pacadis, Denoël.

Catalogue exposition « Des jeunes gens modernes » en coédition Agnès B, Naïve.

Illustrations:

Affiche La Brune et moi (ledietrich.fr)

Groupe Taxi Girl (devildead.com )

Groupe Edith Nylon (frenchnewwave.com)

Lio, album "Sage comme une image" (destryrocknroll.com)

Andy Warhol signe la chemise du journaliste Alain Picadis (piasa.fr)