C’est la première de couverture je crois. La photo plus exactement. En noir et blanc. Son col roulé. Sa cigarette qui fume, serrée par des doigts et des poignets gracieux. Son port de tête. Son profil. Fin, fragile, élégant. Son regard souriant que j’imagine vaguement lointain, perdu. Sa chevelure claire au premier abord.

Le titre aussi. Ce rouge vif qui s’oppose à l’obscurité d’une nuit. Peut-être parce que c’est Alain et son audacieuse Joséphine, qui ont accompagné Delphine de Vigan tout au long de cette rude écriture. Puis viennent les sept lignes au dos. Ses mots sur sa famille. Implicitement sur les nôtres. L’intérieur. Les premières pages toujours presque vides. La dédicace. Cette citation de Soulages : « Cette lumière secrète venue du noir. » Les premières vraies lignes. Et les dernières que j’ai la sale manie de lire avant de me décider à acheter. L’écho entre les mots de la page une et ceux de la page quatre cent trente cinq. C’est pour ça que le livre a traîné dans mon sac pendant des semaines, que mes doigts ont tourné les pages avec une curiosité certaine.

delphine de vigancode

A présent les pages sont cornées. Mon besoin de relire pour m’imprégner m’a fait encadrer plusieurs phrases, passages, paragraphes. Il y a des dates, des lieux, des prénoms. Des descriptions, des émotions. Il a quelque chose de tout à fait personnel. L’écrivain raconte sa mère disparue, « l’approche de sa douleur, l’exploration de son contour, ses replis secrets, son ombre portée ». Indissociablement elle parle d’elle. De son enfance, de « Manon et elle qui sont devenues adultes, fortes de l’amour de Lucile, fragiles d’avoir appris trop tôt que la vie pouvait basculer sans préavis, et que rien autour ne serait tout à fait stable. »

Finalement, Delphine parle de nous. De l’amour d’un enfant pour sa mère, cette dernière si complexe et parfois si invisible. De la famille. Aimante, envahissante, secrète, sombre et éclatante.

Mine de rien, du bout de son « je » et de ses « nous », elle fait irruption dans nos vies. Elles ravivent les images de nos enfances, nos souvenirs. Ces pages sont tout sauf innocentes. Il est difficile de ne pas y deviner une personnalité familière, d’y retrouver un traumatisme vécu, l’éclat d’un sombre souvenir qui était enfoui. Parce qu’il y a une chose qu’il est facile de comprendre à mesure des pages, c’est que le passé est une matière vivante.

Elle aurait voulu donner à lire sa famille « dans ce qu’il y a de plus joyeux, cette vitalité bruyante et excessive qui l’animait, cette manière puissante de lutter contre le drame » mais l’auteur se demande si elle peut écrire sans décevoir. Dire que sa mère, ses frères et ses sœurs « ont tous été, à un moment ou un autre de leur vie (ou toute leur vie), blessés, abîmés, en déséquilibre, qu’ils ont tous connu, à un moment ou un autre de leur vie (ou toute leur vie), un grand mal de vivre, et qu’ils ont porté leur enfance, leur histoire, leurs parents, leur famille, comme une empreinte au fer rouge ».

B_ger_Delphine2_jpg_770099a

Delphine de Vigan ni ne condamne ni ne fait d’éloge. Elle écrit pour prendre conscience de ce qu’elle transmet, de ce qu’elle est. D’où elle vient. Elle retrace une histoire qu’elle veut la plus fidèle possible, écrit ses doutes et ces instants d’angoisse où pourtant la nécessité d’écrire se fait omniprésente. Ces mots, tout comme ces maux, attisent chez le lecteur, un besoin irrépressible d’entamer cette quête historique et personnelle. De remuer les souvenirs, les photos tachetées, les dates et la vérité.