Vivian Maier ne va pas sans mystère. Photographe à cerveau reptilien, nerf optique hyper lucide, Vivian a gardé des bambins toute sa vie avec Fantaisie comme amie et un Rolleifex comme appendice au cou. Ce que l'on sait d'elle se résume à peu de choses. Ce qu'elle a laissé - des milliers de clichés, des centaines de pellicules jamais développées, une revue de presse exhaustive sur la folie humaine - suggère d'elle une sensibilité à fleur de ville, une esthétique entêtante. Le documentaire A la recherche de Vivian Maier réalisé par John Maloof, bienheureux qui acheta aux enchères les affaires cachées dans un garde-meuble pour 380$, esquisse un portrait, fut-il hypothétique, de la street photographer dont les travaux inouïs, leur découverte fortuite, la chaleur du public, inscrivent d'emblée son nom dans l'histoire des grands artistes du XXème siècle ; ce que les officiels de l'art ont du mal à faire passer dans leur gosier.

Rien ne détermine plus ni ne fascine mieux l'humain que ses paradoxes ; c'est tout en contraste que la personnalité et l'oeil-oeuvre de Vivian Maier touche. Les recherches parlent, la volonté de montrer ses clichés reste timide ; Vivian Maier a mis de côté une aube sertie de succès.

port_self_portraits_bw_VM1954W02936-11-MC

Il est plutôt difficile de cerner le caractère de Vivian Maier. Des vidéos la montrent en reporter, ses papiers un attrait pour les affaires crapuleuses et morbides, les faits d'actualité démonstratifs de la démence innée, donnée ou apprise. La street photography demande à être aussi proche des autres que de savoir passer inaperçu pour immortaliser le moment clé ; les photographies de Vivian Maier sont intimité. Sur elle-même, pas un mot. Ceux qui l'ont connu décrivent une femme seule, même entourée, une peur pathologique des hommes. Née à New York, une enfance dans un petit village français puis un retour aux États-Unis via Ellis Island. Son accent européen se dilue, les relations familiales s'estompent ; les pistes semblent être soigneusement effacées.

Sociable et effrayée à l'idée qu'on puisse la frôler, curieuse et secrète, autant complice de ses petits protégés qu’apparemment sévère avec eux, Vivian se déplaçait à l'occasion en Solex et migrait de famille en famille avec ses malles, valises et cartons par dizaines.

Vivian Maier, un look d'ouvrière soviétique des années 50, ne lâchait rien : vêtements, accessoires, souvenirs et trouvailles des coins de rues. Jusqu'à faire dérailler les fermetures et sauter les loquets des malles, l'accumulation était telle qu'elle fut plus d'une fois point de discorde ou motif de rupture avec les employeurs qui la logeaient.

En particulier, les journaux quotidiens qu'elle conservait et empilait partout dans leur maison - pour des raisons moins comiques que pathologiques - finissaient par irriter certains de ses patrons. La photographe avait sa parade pour repérer les potentielles indiscrétions de ces derniers ; elle vérifiait si l'on avait cherché ou pris quelque chose, quoi que ce soit, en fonction du bon emplacement des piles de papiers jaunis.

vivian-maier-6-10

Son excentricité ressemble davantage à une passion pour tout ce qu'il y a de manifestement vivant ou spontané. Une passion aussi vibrante qu'empreinte de frustration, parsemée de zones moins illuminées et tenues à l'écart qui ficèlent ce scénario à énigmes et tiroirs au sujet de l'artiste inconnue ; peut-être les cordes sensibles stimulant ce léger profil du voyeurisme, fin et subtil, qui capture âme et émotion avec frénésie.

L’œuvre de Vivian Maier exprime un sens inné du tragique et de la composition. Sa capacité à surprendre l'instant et le quotidien, à saisir une expression sur un visage marqué par la vie ou par un sentiment passager, montre qu'elle capta avec précision et poésie l'essence de son époque avec un réalisme outrancier fidèlement caractéristique de cette Amérique des temps modernes.

6_568-09 009_vivian_maier_verve-magazine 56-588 doc-8 elle-vivian-maier-street-photography-7-de PF113767 vivian_07 vivian_maier_chicago_il_woman_with_pearls_1967 vivian_maier_s___expose_enfin____paris_4843 Untitled, Undated