Illustrations par Paola Cagnacci

Si critique et haine s'accompagnent souvent de peur ou d'une admiration inavouée, la reconnaissance n'oblige pas à l'hystérie du dithyrambe. Le documentaire I am Divine de Jeffrey Schwarz reprend la vie de Glen Milstead, drag queen américain, en frôlant de très prés l'éloge funèbre sans pour autant couler dans le pathos, ni dans le règlement de compte.

Glen Milstead a ce regard plein d'amour quelque peu déconcertant, surtout quand l'on connait son double spectaculaire, Divine, «la plus belle femme du monde», autant jalousée qu'adorée. Dans cette ville de Baltimore qu'ils détestent, Glen et le réalisateur John Waters se rencontrent tôt. Ils feront naître et sublimeront Divine au-delà des écrans.

L'attitude reposée et spontanée de Glen Milstead sur les plateaux de télévision a souvent troublé les journalistes. Cette différence comportementale, quasi incongrue de la part d'un des emblèmes du trash, est sans cesse revenue dans leurs questions incrédules. Milstead a parfois répondu avec un soupçon d'ironie à ces interrogations ridicules. Sinon, il aurait fallu expliquer l'humain à des institutions qui ne souhaitent pas le savoir.

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A Baltimore la vie se fait truisme. Le bon sens petit-bourgeois mène par le bout du nez un quotidien dont il est inconcevable de remettre en question «l'allant de soi». Qu'à cela ne tienne, Glen Milstead et John Waters regardent du Bergman sous LSD. Divine et les personnages du réalisateur n'ont d'yeux que pour l'excès. Ils veulent toujours être plus beaux que les autres, plus ignobles, plus violents, parfois jusqu'à vous en faire vomir dans le cinéma, ce qui indique alors si le film est bon ou non.

Leur travail questionne fractures et questions sociales des années soixante-dix et quatre-vingt. Développant des théories cyniques de l'éducation par l'image, Waters et Divine vont rendre sa couleur à l'aliénation par le choc sensoriel.

Divine incarne les profils types de sa société, montre la saleté incrustée sous les bons sentiments, accuse la torture psychologique causée par les mythes qui déterminent les comportements. Divine revêt la cape tissée de fils d'horreur dont chacun est affublé à l'intérieur ; cette horreur devient alors sa plus belle robe de soirée.

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Le monde de Divine n'est pas bêtement et méchamment iconoclaste. Il est le tableau de Dorian Gray d'une société hypocrite qui tourne en bourrique dans sa propre culture. Les films de John Waters seraient ce tableau qui pourrit dans l'ombre des vertus et des vices autorisés par l'Etat.

S'il est possible de vomir quand Divine mange un étron canin dans Pink Flamingos, c'est que les victimes du malaise humain qui a été légitimé par l'aliénation sociale, récupèrent tant soit peu leur raison pratique et sensible. On ne vomit pas seulement pour ce que la scène somatise dans le corps et l'esprit. On vomit pour le sens propre de la métaphore, qui viole ce que la "trinité société-culture-politique" professe de moral et de dicible : la société mange de la merde et en raffole.

Divine jouait, criait, chantait, insultait, faisait rêver. Ce tout a été porté par la puissance montante des médias de masse, dont Milstead et Waters avaient parfaitement compris les rouages pour en jouer à leur tour.

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Ils ont utilisé un vecteur d'aliénation pour actualiser certaines des pratiques mythiques du travestissement, avec les couleurs de leur époque et de leur société en devenir : tenter de (re)décomplexer la forme du corps, dérider les diktats du bon goût, et, symboliser un nouveau morceau de l'histoire de l'érotisme.

Aussi, leur amitié comme leur travail, suggère que la construction de soi, de la société entière, ne peut prétendre à l'évolution civilisationnelle que si cette volonté s'inscrit dans un mouvement de déconstruction-reconstruction du culturel et du politique. Toujours dans l'instant, ce mouvement permettrait de projeter ce quotidien hors des stigmates du passé dans lesquels il s'est rassuré ; l'amener sur l'idée et le respect d'un futur muable.