L'été dans les grandes villes... Le temps s'allonge et les promenades sont escapades.

Je tourne en rond. Tellement que j'écris des mails à des gens que je connais à peine, avec le sentiment du devoir accompli. Comme si je briguais l'épitaphe "Fidèle aux inconnus".

Il me prend des envies folles : repeindre des cagettes, trier mes livres, nettoyer les vitres. J'ai quinze idées de romans à la minute, trente idées d'orgasme à la seconde.

La ville estivale me suggère des possibles. Je n'en ai pourtant pas besoin, avec mon syndrome de vie multiple.

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Ma psy m'a expliqué, l'autre jour. Vous voyez, vous souffrez du syndrome de vie multiple. Vous pensez sérieusement que vous allez devenir danseuse étoile, réalisatrice, metteur en scène, professeur d'université et chanteuse.

_Oui, comme tout le monde.

_Bah non. Non, pas comme tout le monde.

Quatre-vingt euros la papoterie, et elle ose des onomatopées négatives. Quand je serai psychiatre, je lui expliquerai les bonnes manières du brossage de cerveau.

Les copains ne passent même plus boire une grenadine, je n'ai que le souvenir de leur silhouette en rétine. Restent les étrangers qui cherchent leur chemin.

Leur errance, mon attente, la chaleur.

J'ai soudain envie de me vautrer à l'arrière d'un tracteur. Ils n'ont pas d'arrières les tracteurs ? Ok, d'une Jeep. De regarder le Montana défiler. De dire aux aigles prétentieux qu'ils ne verront pas ma culotte.

Au lieu de cela, j'arrose les plantes des vacanciers et nourris le lapin nain des cousins.

Figurez-vous que dans une de mes vies multiples, j'ai un combi Volkswagen vert, une couronne de fleurs, des bottes en caoutchouc et un mec tatoué. On part suer sur les traces d'Eyvind Johnson.

On passe de festivals en vide-greniers et je perds les eaux sur le parking.

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Dans une autre vie, pas moins réaliste, je frotte les pieds d'une mama en Sicile, on se comprend toutes les deux, on se farcit la même lignée d'hommes. Je lève le rideau de porte, quelqu'un bat les oeufs.

Je ne sais pas ce que font vos vies multiples quand vient l'été, mais les miennes dépoussièrent mes sens. Elles ont la flamboyance des projets entamés. Elles sentent le camembert des premiers ramassages de vignes, l'huile de moteur qui patine, les pins des forêts d'Asie.

Je les cajole mes vies multiples, car après tout je n'ai qu'elles. Elles ont résisté aux amours naufragés et aux amis qui rendent l'âme. Elles ne plaisent ni à la médecine ni à ma mère, avec leur fantaisie, mais elles ont la résistance et la constance du bois brut.

Cet été tranquille sera l'occasion de soigner mes cheveux. J'ai lu qu'avec un avocat et du citron, on faisait des miracles. Je pourrai même apprendre à coudre, pour de vrai. Sortir du ronron des boutons de pantalons.

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Cet été verra mes parents bronzés, excités comme des enfants, venir flairer dans mes jupes immobiles le parfum du retour coupable. Je leur demanderai de me raconter un bout de leur vie multiple. Ces nomades ne sont pas à court d'histoires.

Je tourne en rond, vibrant au rythme de l'inutile.

Ah, l'été dans les grandes villes... Le temps s'allonge et les promenades sont escapades.

Dans une de mes dernières vies, je la verrai mon amie partie trop tôt. Je lui dirai, lors d'un cours de tango à Sao Polo, ce que sont devenus les cheveux de son homme.