Je suis bien noyée dans ma blouse blanche. Ici pas question d’être étriquée, mieux vaut être bien armée. Les bestiaux me fantasment sans même chercher à distinguer la générosité de ma gorge. Pour une bonne part, je suis la tortionnaire de ces lieux infâmes. Même le décor est glauque. Le linoléum à grains me fait penser à un de ces fonds d’écran des années quatre-vingt-dix. J’essaye quand même d’être présentable, il leur faut bien un peu de soigné pour les rassurer. A ce niveau-là, c’est sûr, il y en a qui se sont oubliées. Faut quand même être un peu cinoque pour venir pointer le bout de son nez dans ces endroits un peu loufoques. Être farcies de bonté pour croire qu’à presque nous-seules on va tout changer ou bourrées de candeur pour croire que chacun voit les choses avec la même fraîcheur.

Ça gesticule dans tous les sens, les trotteuses courent plus vite que dans la vraie vie. Ça frôle l’irréaliste quand t’entends certaines histoires, quand les maux sont insupportables, quand les esprits désuets régressent puis se perdent.

Ça frôle l’utopique quand tu reçois un signe de remerciement pour le moindre regard bienveillant. Il y en a qu’on accueillerait bien dans nos bras pas assez grands, on accueillerait bien la misère du monde sur nos épaules un peu frêles même si certaines sont beaucoup plus râblées que d’autres.
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Mais faut bien se blinder un peu. Pas seulement derrière les masques blancs, pas juste en prenant des gants. On peut bien comprendre qu’à force d’en user, il y a des âmes charitables qui finissent par se fatiguer. C’est une historie à devenir zazou, à dev’nir borgne de toujours vouloir s’aveugler pour ne pas être pris dans le tourment des douloureux. Faut bien dompter la crainte que ce sera un jour le tour de nos aïeux parce que non, ici c’est sûr, la vie ne va pas t’épargner juste parce que tu as de jolis yeux.

Je te promets qu’ici, il y en a plein qui ont même pas triché. Tu vois bien, ça sera probablement une des seules fois qu’un truc va te tomber dessus sans que t’aies besoin de d’mander. Je te promets que ça vaut le coup d’essayer de l’éviter. Parce que c’est pas dans ces couloirs aux couleurs un peu ternes que j’ai envie de te retrouver.

Même si de toute évidence quand t’es dans le bain tu te rends compte que c’est l’une des plus belles occupations, faut quand même y aller avec une grosse poignée de passion. Avec tous ces remèdes plus ou moins magiques à distribuer, toutes ces perles imbibées d’angoisses à sécher, ces sourires reconnaissants à accueillir modestement.
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Ça en fait des heures à pas compter, des échecs à digérer et toute cette vie à questionner.

Par Margot Ravachol