Que se passe-t-il quand deux géants de la contre-culture - le rock et la Bande-dessinée - se rencontrent ? La musique explose-t-elle le dessin à grands coups de riffs de guitare ou bien les petits mickeys enferment-ils les notes dans des phylactères ?

Rien de tout ça, l'union sacrée est de mise, mais bien que de nombreux dessinateurs soient fans de rock (et réciproquement), peu d'ouvrages sont consacrés entièrement ou rendent hommage à la musique du diable. Dépoussiérant ma pléthorique bibliothèque du fin fond de mon manoir écossais (avec Jacuzzi quand même, que vous me détestiez pour les bonnes raisons), j'ai remis la main sur quelques spécimens remarquables.

En voici un florilège non exhaustif qui comme toutes les miscellanées littéraires déviantes ne saurait être parfait, la perfection étant exclusivement réservée aux félins et aux rédactrices en chef (augmentation ?).

Pop et Rock et Colégram de Solé, Dister et Gotlib La genèse du genre, l'évangile selon Saint Tintin, des standards du rock anglo-saxon (mais pas que) mis en dessin avec le père Jean Solé au dessin, traduit par le fils Alain Dister, journaliste à Rock & Folk, le tout chapeauté par le Saint Esprit Gotlib. Ici le trait psychédélique de Solé s'allie parfaitement avec les paroles psychotropes de groupes comme Zappa, Beatles ou Pink Floyd. C'est bourré de détails, il y a une bonne idée par trait de crayon, ça n'a pas pris une ride et les bases du genre ont été durablement et solidement établis avec cet ouvrage.

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Love Song de Christopher

Ou les pérégrinations amoureuses et existentielles de quatre copains musiciens du dimanche aux rêves de Rock star. Littérairement proche d'un Nick Hornby. On pense à High Fidelity où la musique reste un fil rouge en forme de bouteille d'oxygène face aux angoisses de la vie quotidienne.

Divisé en quatre albums, un par copain à chaque fois raconté à la première personne. Le ton et les sujets plutôt légers au début se font beaucoup plus graves au fil des pages.

Chroniques douces-amères avec pour bande-son le rock sixties et l'indé nineties, cette Bd caresse d'abord dans le sens du poil de barbe l'adolescent bobo pour mieux lui cracher ensuite la dure réalité dans son casque Bose. Salvateur et réjouissant en somme.

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Punk-Rock et mobilhomes de Derf Backderf

Auteur du multi récompensé ouvrage "Mon ami Dahmer", relatant l'adolescence d'un des tueurs en série le plus célèbre des Usa (histoire vraie), Derf Backderf traite ici d'un sujet plus léger, un adolescent doux dingue qui par sa singularité devient à chaque fois proche des groupes de punk rock en visite dans sa ville d'Akron.

Cette ville était considéré dans les années 80 comme étant le Liverpool du punk rock (dixit Mr Lester Bangs himself), et de par le fait la crème de la profession s'y produisit , ainsi les Ramones ou encore Joe Strummer.

Cynique et drôle, de par la personnalité du héros et les mises en situation hilarantes des protagonistes, cet ouvrage est considéré aux états unis comme un manifeste punk du roman graphique.

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Rockabilly Zombie Superstar de Lou et Nikopek L’Amérique profonde, ses sosies d'Elvis et ses zombies, voici ici le road-trip d'un pseudo King fraichement mort-vivant à la quête de la dépouille de son défunt père joueur d'harmonica.

Il y croisera une pin-up tout droit dépunaisée d'une cabine de camion, le vrai Jimi Hendrix plus très frais et putréfié ou encore un ersatz du général Patton, zombiphobe absolu.

Un chemin parsemé de rencontres musicales savoureuses et d'embuches sous forme de cul-terreux yankee. Du comic pur jus paradoxalement pondu par deux talentueux français, dans un style cinématographique proche de Romero, truffé d'humour (noir) et d'hommages aux vénérables pionniers du rock'n'roll.

Jouissif comme un coup de pelle dans la tête d'un zombie.

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Punk Rock Jesus de Dean Murphy

Encore un comic, américain cette fois-ci et plus proche de la science-fiction que de l'épouvante. Dans un futur proche, des grosses légumes de la télévision imaginent le programme ultime, à savoir cloner un nouveau Jésus à partir de cellules du Saint Suaire et en faire une télé-réalité œcuménique.

Sauf qu'en grandissant, Jésus bis alias Chris va un peu changer la donne en devenant anarchiste et en montant un groupe punk semant ainsi un ébouriffant bordel au milieu de ses fidèles.

Le trait agressif et énergique de Dean Murphy correspondant parfaitement à l'esthétique punk, l'auteur nous gratifie en outre d'une tracklist à chaque chapitre qui envoie une bonne dose de riffs dans les gencives.

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La musique actuelle pour les sourds et malentendants de Dampremy Jack et Terreur Graphique

Au secours, jack Dampremy a inventé le critique rock ultime. L'essence d'un être qui se sait supérieur, baignant dans le sexe, la drogue et le rock'n'roll depuis son premier appareil dentaire, doté d'un bon goût suave et inattaquable et surtout pourvu d'une mauvaise foi en tungstène massif.

Et pour mieux nous berner, Terreur Graphique plutôt que de le dépeindre en dandy élégant, charmeur et décadent nous le croque en trentenaire débonnaire et bedonnant.

On se plaît vraiment à aimer ou à détester cet être en fonction de nos accords avec ses goûts et ses idées arrêtées à l’extrême. Il est vrai que de traiter Patti Smith de créature modelée par John Cage et Tom Verlaine a dû relever du crime de lèse majesté pour bon nombre d’aficionados de la marraine du punk.

Un peu élitiste parfois, cet ouvrage met néanmoins un bon coup de pied dans la fourmilière de l'intelligentsia bien-pensante des donneurs de leçons musicales.

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Rock Strips et Rock Strip Come Back, collectif sous la direction de Vincent Brunner

En veux tu de mon bel hommage ? Passez la préface marshmallow-bourrative de Mathias Malzieu et plongez-vous dans ces deux tomes, hall of fame éclairant et ébouriffant des chanteurs et groupes préférés de plusieurs auteurs dont les excellents Riad Sattouf, Luz (dont on reparlera juste après), Charb ou winshluss.

Le choix des artistes étant très conventionnel (Beatles, Stones, Dylan, Radiohead, White Stripes), l'originalité se trouve dans la diversité qu'ont les bédéastes à traiter leur sujet.

Tour à tour tranches de vie du groupe, adaptation dessinée de chanson, souvenirs du dessinateur voire même rêves éveillés ou tentative d'abstraction musicalo-graphique (cf Pixies). On se balade d'artistes en artistes pour une sémillante promenade révérencieuse (peut être trop parfois...).

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J'aime pas la chanson française et J'aime VRAIMENT pas la chanson française de Luz

Après l'hommage, le carnage, tout est dans le titre et personne n'est épargné (sauf Katerine). Ici, au delà du style de musique, ce sont plutôt les travers des chanteurs qui sont exacerbés au centuple : Delerm en super bobo, Cali en bisounours, Benabar en rageux arriviste, Cantat en grosse-baffe incontrôlable.

Belle galerie de jojos aussi savoureusement moches qu'ils sont insipides le micro en main, mention spéciale à Benjamin Biolay insupportable pédant, à la tête aussi grosse qu' un melon Monsanto, vouant une dévorante aversion à un Bénabar tout aussi haineux.

On pense beaucoup aux sales blagues de Vuillemin version musicale et à l'humour corrosif de feu Reiser notre dieu. On regretterait presque par excès de sadisme que ce ne soit pas plus méchant notamment sur la croupe des enfoirés ou la troupe de Jenifer ou le contraire.

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Me & The Devil Blues de Akira Hiramoto

On finit avec un manga "Seinen", donc réservé aux jeunes hommes de 15 à 30 ans. Si vous êtes plus vieux ou de sexe féminin vous devez les lire en vous cachant dans la cave ou vous travestir, c'est comme ça avec les japonais, il faut que ce soit compartimenté. Hiramoto illustre ici une version romancée de la vie du Bluesman Robert Johnson autour de la fameuse légende du diable qui à la croisée de chemins lui aurait donné le feu musical en échange de son âme.

C'est remarquablement bien écrit et dessiné dans le sens où l'ouvrage transpire littéralement le blues, les déboires et la tristesse latente des noirs américains au crépuscule de l'esclavagisme remplissant chaque page.

Malheureusement l’œuvre qui, contrairement au reste du monde, ne rencontre pas le succès escompté au Japon a été momentanément stoppée à 4 tomes sans plus de nouvelles, une fin en forme de point d'interrogation, comme la vie de Robert Johnson.

deMentions spéciales également pour Gimme Indie Rock et Gimme More Indie Rock de Halfbob, Mister Nostalgia de Robert Crumb, Tourne- disque de Raphaël Beuchot et Zidrou, Les zumbies de Ju/Cdm et Lindingre, et surtout Female Force : Madonna de CW Cooke et Fred Grivaud qui semble tout droit sorti du cerveau d'un néandertalien trépané qui aurait donné son histoire à dessiner à son mammouth parkinsonien.