"Je veux pas faire l'Aneto, j'ai rien à foutre à 3404 mètres, mes blagues passeront jamais la barre des 3000 sans assistance respiratoire".

Je leur avais dit cinq fois que je voulais pas m'enquiller une tour de caillasse en pleine période de cueillette des fraises. Par mail, par texto, en lettres capitales.

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Seulement le trentenaire en perte de vitesse aime le dépassement de soi autant que la méditation. Il s'accroche à son nouveau paradoxe comme à sa défunte jeunesse.

"Faisons un lac, tranquille, on est pas entraîné ! On mettra de la crème solaire en faisant des ricochets. Si vous êtes sages, je montrerai mon cul, à l'ancienne".

Oui oui avait lâché Bee, l'ami faussement tranquille qui coche sa todo list la nuit, en dormant.

Mon cousin affûtait ses lames de crampons en maudissant ma prétendue tiédeur. On débattait encore, à l'heure de la saucisse de Toulouse. Ma tante brassait les plats avec la fébrilité de la mère stupéfaite, mais fière. "En tout cas, si vous emmenez la petite, prenez soin d'elle".

On débattait et je croyais en dégommant les cannelés de Capbreton, que l'Aneto ne verrait pas ma gueule en 2014.

Après le café, la chaîne humaine de matos d'alpinos m'a mis la puce à l'oreille : piolets, check, frontales, check, trousse de survie, check, chaussettes double-épaisseur-anti-dérapantes, check. Tout le monde s'agitait comme avant un bal, en cadence. Même le chat Pelote frottait les piles des lampes- torches.

J'ai dû me résoudre à les accompagner au moment où j'enfilais le jogging sans élastique de ma petite cousine. A les accompagner seulement. "Les gars, c'est bien simple, je fais coucou au départ et je vais bouquiner". J'ai huit Mussot en retard, faut pas déconner, à la rédac on va se dire quoi à la rentrée ?

Arrivée au refuge de la Rencluse vers 17h, je renouai avec le sentiment d'infériorité de la novice (ce qui m'était pas arrivé depuis 2002, tant je cartonne dans tout ce que je fais). Des espingouins en mini shorts seventies et chaussettes de tyroliens faisaient irruption de toute part, genre on a des casiers à nos noms, poussez-vous cons de gaullois.

Je sillonnai, mains dans les poches, brindille à la bouche, façon Ventura.

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J'ai jamais pu me blairer les sportifs. Ils ont des manières à eux, une alimentation à eux et des habits à eux. Surtout, ils ont toujours l'air égaré d'un peloton et ça me coûte de les différencier.

La bouffe est pas dégueux au refuge de la Rencluse. Même si c'est pas pour ça qu'on y séjourne. J'ai fait la fine bouche et dégusté tous les pains de la carte. Au début, j'ai dit non à la bière que Bee me tendait, comme ça, par raideur provocatrice. Mais comme je suis corruptible à l'infini, j'ai bu sa blonde. Et la suivante.

Je sais pas vous, mais moi, à 21h, j'ai pas sommeil. Mon cousin montrait les lits superposés et faisait dodo avec ses mains. Apparemment, il était aussi mime alpin.

"On se lève à 4h, départ 4h45" dit Bee, d'une voix satanique.

Va savoir pourquoi, mais ces diables de sportifs ont aussi une temporalité à eux, avec des horaires qui fonctionnent par quinzaine de minutes. On me dirait qu'ils baisent que les jours pairs, ça m'étonnerait pas.

Le fait que ma petite cousine n'ait pas fermé l'oeil de la nuit m'a beaucoup aidé. Disons que la connivence des condamnés est un plaisir rare. Le refuge distillait son odeur de refuge : flageolets digérés, chaussettes moisies, couvertures humides. Et Al Green sa musique de sniffeur de jupes.

Evidemment, le gros allemand payé par l'office du tourisme et plus résistant que mon ipod, ronflait à tue tête. Je me rappelle m'être dit, dans le flou de la veille nocturne, foutue pour foutue, va crever en haut du sommet.

A l'heure où mon mec imaginaire m'attrape d'ordinaire le sein gauche en se rendormant, nous enfilions nos tenues de combat. Dans un silence monacal de départ vers l'Inconnu. Cette culotte en dentelles rouge est carrément superflue, me suis-je dit en fourrant le kway dans la poche-kway.

Mon cousin rafistola les sacs, surtout celui de sa soeur, et Bee fit le gars recueilli qui s'y connaît. Je savais très bien qu'il allait se péter un Doliprane au premier portillon et insulter les mouches au deuxième. On a un peu roulé ensemble, et je connais son complexe du mal de montagne.

Les "portillons" jalonnent le vocable des mecs du grand froid qui font semblant d'ignorer qu'on en vend à Leroy Merlin. Ils bivouaquent l'air de rien, dévissent comme tu pisses et déboussolent des mousquetons en veux-tu en voilà.

Nous commencions l'ascension à 4h45 pétantes. Détail suffisamment important pour que mon cousin le note dans son carnet de bord. Le montagnard mène, seul, une guerre contre l'approximation.

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La lumière de ma frontale venait éclairer les talons de mon guide. Je suivais sans protester. Tout le reste était sombre et inexistant.

Le soleil s'est levé à 7 heures du matin ; en moins d'une minute, le ciel était rose, orange, bleu. On s'est arrêté pour boire dans la gourde et j'ai versé ma première larme en croquant dans une barre à la pomme séchée. En décollant mes dents, j'ai murmuré : "Je voulais pas le faire moi, l'Aneto". "Ta gueule Rios et regarde", a commenté le Bee mystique du 2900 mètres.

Ma cousine se plaignit de ma mauvaise humeur qui risquait d'être communicative. Elle avait certainement raison, mais qu'est-ce qu'elle y connaissait, elle, à la pré-ménopause ?

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La suite ne fut que pieds-glissant-sur-roche-mousseuse, insultes bien choisies (économie d'oxygène), sensations de désarroi à tendance immonde et reflux sanguins. Mon futal sans ceinture qui ne posait pas vraiment problème à 2000 mètres, devint un vrai pensum passés 3000. Le réajuster aurait relevé de l'exploit. En termes de comparaison énergétique, c'était ou je sortais l'eau de mon sac pour mes alliés de tranchées, ou je remontais le bas. J'ai fait les 500 derniers mètres toutes dentelles dehors. Pour le plaisir de quelques esthètes ibères.

Ma cousine nous abandonna au niveau du Mont Corones. Si c'est un hasard, je l'ignore. Elle eut ce beau geste de l'athlète qui tombe vers la gauche, épuisé, coude à terre. Dire que nous l'avons abandonnée serait plus exact, en réalité. Nous l'avons installée près d'un rocher avec des réserves de lait concentré sous la couverture, et un max de crème solaire. J'avoue avoir hésité quand la question s'est posée. Soit on redescend tous. Soit quelqu'un se dévoue pour rester avec elle. Soit... inchallah.

Pardon Coline, pardon à vie pour cet élan bestial qu'est la performance du trentenaire. Me pardonneras-tu un jour d'avoir laissé tes quinze ans à la merci des aigles chrysaetos ?

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C'est en voyant la silhouette de Coline depuis le col, avec un peu de distance, que je compris que derrière l'Aneto se jouait une course existentielle d'ampleur. Bee et moi, rivalisions contre nous-mêmes. Je savais désormais qu'on arracherait la victoire avec les dents, quitte à claquer sur une arrête.

Lorsque je fis ma crise de tétanie, sur l'aiguille, je trouvai quelque réconfort dans les paroles de Brassens, l'orage. Je me les repassais en boucle et ignorais les "tu, tranquila" des pyrénéens. Bee en profita pour faire quelques compos photographiques : mon cul rouge sur la neige / la neige sur mon cul rouge.

Mon cousin, Moustaki des hauteurs, revint finalement me prendre par la main et je m'accrochai à lui comme la vieille dame à sa canne. Ce blond frisé sera le parrain de mon enfant, ou alors je ne mange que des barres céréales jusqu'à la fin de ma vie.

Je me rappelle de quelques phrases de fin de parcours. Bee citant Mel Gibson, "I'm too old for that shit", moi risquant la redondance, "Je voulais pas le faire, l'Aneto", mon cousin nous abandonnant à notre destin en patois, "Adishatz".

A midi pétant nous parachutions notre orgueil sur la chaîne des Pyrénées. Après une ascension pathético-épique de huit interminables heures. Bee lâcha quelques larmes, soit -disant que ses yeux supportaient mal les 3400. Je n'avais même plus la force de pleurer.

Quand mon cousin passa le Pas de Mahommet, je ressentis l'effroi que procure le lent spectacle du drame.

J'ai entendu parler du Pas de Mahommet depuis ma plus tendre enfance. Son nom sortait à table comme légendaire imprudence. Il me semblait que, comme dans Indiana Jones, "seuls les pénitents le passeraient".

Le pénitent, ce jour-là, avait la chevelure bien familière, se glissa entre le vide et le vide, et me fit recracher mon gril costal.

A quoi ça tient la plénitude ? Quelques heures de souffrance, un joli dénivelé et de la fierté enlacée.

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