Quand mon père m'a dit qu'il trouvait de la bonne beuh à Papeete, il a tué le Babar dans mon cœur. Certes, la cirrhose avait déjà bien entamé Babar. Mais son beau nez retroussé vers l'espoir a maintenant une peau de couille.

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Mes parents piétinent mon adolescence. Ok, les restes de mon adolescence. J'avais congelé quelques morceaux de connerie pensant me les resservir sur le coup des trente ans, en cas de pénurie d'ambiance. Le congélo a pris l'eau. Mes amis font des enfants. Mes parents aussi.

De quel droit ? C'est à moi de pisser sur les murs, de pleurer à table, de baiser le jour. C'est aussi à moi de faire péter le champagne et le PEL avec Patrick, mon conseiller financier, de visiter des appartements trop petits façon nid, d'essayer une robe de mariée crème fouettée.

Putain, mais à soixante ans les parents devraient sentir la naphtaline et le Gouda, pas le Tiaré et la marijuana.

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Les parents devraient se prendre par la main, distraits, sur un banc à Saint-Jean-de-Luz.

Les parents devraient aller voir « En attendant Godot » au théâtre de Bobigny.

Les parents devraient retaper des landaus et m'acheter du papier peint.

Je rêve d'un aïeul coincé au sommet d'un fauteuil me privant de sortie. Un vieux con à la veste tartan bien raidie qui servirait de cadre moral. Un Jean-Pierre Marielle à grosse moustache. (Si ce même aïeul pouvait avoir un paquet de blé ça ne gâterait rien).

Moi, à soixante ans, je porterai des costumes stricts de femme accomplie. Je serai réservée, modérée, j'aurai les cheveux relevés et des bijoux de baronne. Je serai le testament du temps qui passe, la Duras de l'endurance, le summum de la classe.

Je voudrais retourner en 1999. Un sacré bon cru que 1999. Je venais d'acheter mon bombers Schott avec une CB volée à ma mère, risquant vaillamment d'être privée de dessert. Je roulais ma bosse de fraudeuse TCL au centre commercial de la Part-Dieu. Ma pote Anna avait le Tam-Tam nouvelle génération sur lequel elle avait collé une gommette des Cranberries, des plateformes No Name et une mèche bleue.

A l'époque, la mèche colorée se portait franc-jeu sur la racine, pas sur les pointes façon Olsen.

A l'époque, on avait des "hauts courts", des appareils dentaires, des joues-loukoum. On se croyait immortelles, on avait des seins-lasers, des cuisses de lavandières. On roulait des pelles à la sortie.

Et surtout, en 1999, j'avais des parents sages. Ma mère décongelait des panés, qu'elle brûlait, posait ses lunettes sur Télérama, cherchait son pyjama, mon pyjama, le pyjama de mon père qui regardait la météo. Le film du soir était un bonbon au caramel, les locations dans les Landes une croisière.

PPDA avait encore le cheveu dense, Amanda Lear répétait Love Boat, Canet suivait Jean Yanne.

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Hélène Rollès était encore un modèle de féminité.

Quand mon père m'a dit qu'il trouvait de la bonne beuh, j'ai failli lui proposer qu'on la partage.

C'était oublier qu'à nos âges, la pudeur est d'usage.