C'est une tribu cruelle et sans pitié. Une tribu d'oiseaux tombés du nid. Elle a ses propres règles qu'il faut intégrer très vite. En deux mains trois mouvements. Donne le fric. Déshabille-toi. Suce. La main qui frappe ou qui caresse est aussi celle qui parle. Elle négocie, ordonne, insulte, crie. Elle s'agite dans tous les sens pour quelques billets : branle, vend, vole, enseigne. La main ne dort jamais. Dormir c'est mourir quand on ne peut entendre le danger. L'enfant sans oreilles garde les yeux ouverts tant qu'il peut. Il guette, écoute les indices visuels. La lumière qui clignote sonne la récré. Les phares klaxonnent. Les sourcils froncés profèrent des menaces.

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Nous, spectateurs entendants, scrutons également le danger. Dès les premières images, nous le sentons venir. Sur les murs décrépis, à l'arrière des camions, dans la lumière blafarde et le craquement des feuilles d'automne, l'hiver arrive. Le réalisateur Myroslav Slaboshpytskiy impose sa griffe : il faut deviner les dialogues et regarder les choses en face. Regarder ce qu'il y a de plus primaire en l'humain. Sa violence, son instinct de survie, ses désirs. Pas de censure : les corps blancs sur fond bleu résonnent, qu'ils soient réunis en un soixante-neuf osé ou violentés lors d'un avortement à l'aiguille.

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Le film est ukrainien, l'histoire universelle. Les personnages n'ont pas de prénom, pas de famille, pas de passé. Ils sont coincés entre les quatre murs d'un internat sordide, enfermés dans un système de proxénétisme. Ils obéissent à la loi de la jungle sans faire la fine bouche.

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Les acteurs néophytes sont impressionnants dans leur rôle d'enfants sauvages. Avec ce premier long métrage, le réalisateur ukrainien donne à voir la minorité muette, les marginaux du cinéma, locuteurs de la langue des signes. Il le fait sans naïveté ni détours. Plans séquences et décors bruts : l'oeil n'a d'autre choix que de suivre la chorégraphie des corps. Aussi violente soit-elle parfois.