8h02. Gueule de taulard. J’ai deux minutes de retard sur les as de la Finance de marché de Wall Street, qui ont déjà eu le temps de s’enfiler un expresso lyophilisé et de se garroter d’une cravate. Je pense souvent à ces cons, à cause de la relativité. Je me dis qu’il vaut mieux être branleur et dépressif, que serré dans une boite à sardines aux odeurs de merde devenues familières.

Mes yeux s’ouvrent, mécaniquement, tous les matins à la même heure. Il y a bien longtemps que mon métabolisme n’écoute plus personne. Il a taillé la route avec une brune aguicheuse : la félicité. Toutes ces alléchantes promesses de journées alanguies, sorte de récompense après le labeur collectif, ont tracé vers d’autres tropiques. L’indolence matinale ne m’habite plus.

8h02, disais-je. Un samedi du mois de juillet, pas terrible. Je m’extirpe du banc drapé qui me sert de couche, j’inspecte les marques de ma déliquescence. Cernes de panda anémié, excroissances frontales non identifiées, cheveux gras solidement groupés sur la nuque, frêle nuque.

Je vais croiser les ombres d’une famille jadis heureuse, les mêmes qui se refusent à comprendre le mal qui me ronge, brandissant l’étendard de la dérision, maigre remède qui les tient en vie. « Salut » consent Marion, les narines couvertes de Nutella. On ne s’est jamais beaucoup parlé, mais depuis que j’ai réinvesti ma chambre et que mes posters du Velvet menacent ses photos de Brando chopant la danseuse de tango, on est plus très copains.

Mon père doit être occupé à faire le décompte des fraudes au Code de la maison – encyclopédie absconse que lui seul comprend. Mon nom va être inscrit sur le tableau des bêtes à abattre. Alors quoi PAPA ? Trois pompes pour avoir osé placer une assiette semi-propre dans le lave-vaisselle ? Un arrosage de cactus pour avoir laissé trainer des gouttes d’eau sur le tapis de douche ? Elle est bien triste ta petite vie de paysagiste, scandée d’inutiles engueulades avec tes hôtes, peuplade étrange qui mène une guerre franche contre ton desirata petit bourgeois.

Pas une âme dans la pièce commune. Je sors ma tenue de combat de sa trêve nocturne sur le canapé Ikéa. J’enfile jean reprisé et tee-shirt rock floqué. Je parfais mon look de passager clandestin en m’ébouriffant les cheveux. Je prends le temps de toiser Brigitte, affairée dans la buanderie. Elle ferait mieux de nourrir la colonie, plutôt que de repasser ses culottes. J’aime pas les femmes.

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J’ai rendez-vous avec Alexis, expatrié hors de la capitale pour deviser avec deux clones sur le monde culturel lillois. J’ai accepté de leur servir de guide. Le festival Carton Vide, j'connais par cœur. J’y bosse la semaine quand je ne suis pas occupé à dézinguer la bonne humeur ambiante avec Fred au Qu’est-ce que tu crois ? Le bar est tenu par une suédoise en salopette aux accentuations chantantes.

Je prends le métro à Lambersaart, accompagné de toutes sortes de mochetés banlieusardes qui vont se greffer au centre ville. Première clope en passant la gare. Je ne me vois pas marcher de loin, mais je me figure avoir le look d’un mec de BD. Le type aux cheveux longs, pressé d’aller casser la gueule au temps, la mâchoire bétonnée. Le Lucky Luke de la cité du Nord. Des connards insistent avec leur moteur de bécane pour qu’on les regarde. Je leur accorde un coup d’œil. Je n’ai plus la force de l’ignorance.

Chaque sortie est un calvaire. J’ai des vertiges qui m’emportent sans prévenir. La tonne de cachets prescrite « aux figures en proie à l’angoisse » rajoute à mon « inquiétude morale », des séances carabinées de recyclage de fiente, comme se plait à les nommer Fred. C’est le seul à qui je parle de ma maladie, sans pudeur empruntée, sans culpabilité malsaine. Il écoute attentivement en s’envoyant des Amadeus blanches. Il éructe des « merde alors » quand je parle d’acouphènes.

D’abord parce que j’ai des vertiges. Ensuite, parce que sortir c’est s’exposer au déroulé du fil de la connerie, interminable serpent, qui ne manque jamais de t’enlacer.

Je ne prendrais pas d’inhibiteurs de monoamines oxydases si le monde était moins con. Je n’habiterais pas chez mes parents à vingt six ans. Je ne serais pas insomniaque depuis un an. Je ne serais pas confronté au désir de mort subite par électrocution. Je n’aurais pas la bite aussi molle qu’un loukoum souffrant d’insolation.

Le monde est insensé. Les hommes se propulsent contre ses parois en béton et, cabossés, finissent par rentrer dans le rang. Que d’énergie dépensée avant d’intégrer le principe moutonnier de l’humanité ! Ma faiblesse est cette conscience aigüe de l’inéluctabilité du crash. A quoi bon manœuvrer ?

Ca, c’est la vision holistique de la merde ambiante. Dans le détail, ça grouille comme des fourmis, ça s’entasse dans des boîtes, ça s’entretue poliment. Et encore, ce verni détestable de politesse, dénoncé par les zélés au cœur meurtri, je ne le vois même plus. La noirceur m’a enveloppé, sans strie lumineuse. Pas d’exception, sa membrane est continue.

Je suis devant le musée des Beaux-arts, investi très tôt par les bobos en quête de contenance artistique, venus pérorer devant l’emblématique expo Si c’était faux. Cinq ou six pingouins se donnent la main dans l’exercice métaphysique de la redéfinition du réel. Phénoménologie mon cul. Des cubes autour d’une chaise, voilà tout. Ils devaient avoir la face avinée quand ils ont monté leur structure. Elle est bancale. C’est peut-être précisément ce qui titille la horde d’intellos groupée autour du mastodonte en plastique. Peu importe. Ca marche et c’est ce qui compte. Ah oui, le voile de noirceur est composé de misanthropie et donc, d’opportunisme. Faites rentrer le fric cons de bobos et cassez-vous en Normandie.

Alexis va être en retard. C’est certain. Ce doit être une façon de faire rugir sa puissance phallique sur la place publique. A ceux qui lui passent sur le corps, il répond par l’attente forcée. Sauf que moi, je ne passe plus sur personne. Je le vois arriver, sautillant au milieu des cyprès jaunissant, escorté de deux pseudo bombasses parisiennes. L’une doit lui tenir lieu de petite copine.

Alexis, il est frais. Putain, ce qu’il a l’air heureux. Et avec lui, tout est facile : le choix de la séance de ciné, du parfum de la glace, le réveil aux aurores, les concours, les vacances. Je n’ai pas souvenir de le voir caler.

Je tends mes joues, péniblement, aux naïades qui piaillent autour d’Alexis. Si je vivais dans un film, ces trois-là seraient certainement sur le point de se mettre à chanter, à chorégraphier leur bonheur léger dans un décor des années 70. Déterminés, ils battraient des mains en hurlant « I want to break free ». Honoré et Ozon n’ont pas encore proposé de plancher sur l’héroïsme de ma vie.

La visite dure cent ans. Norah, la colocataire de Fiona, copine d’Alexis, doit écrire un papier sur la place de l’art caucasien en Europe. Je ne vois pas trop le rapport avec l’expo, mais c’est certainement parce que je suis étroit d’esprit. Elle prend son rôle très à cœur et sillonne avec un appareil photo en bandoulière. Je suis assis la plupart du temps : je me sens moins écrasé, assis. Alexis, qui connait l’art moderne comme moi le chant grégorien, saisit toutes les opportunités pour faire rire. C’est son rôle social. Sa croix. La salle dédiée aux installations vidéo finit de me coller la nausée. Je me racle la gorge. Il y pourrit un certain nombre de résidus nocturnes.

Quand nous sortons, il pleut. De ces pluies électriques qui énervent. Normalement, j’aime bien la pluie, celle qui lave la ville. Cette pisse du ciel me rend dingue. Fiona a faim. Pas vous ? Si si démarrent en chœur les camarades de trio. Je propose d’aller au Qu’est-ce que tu crois ?, pour joindre l’utile à l’agréable. Je mate le cul de la suédoise assez salement, je dois l’avouer. Je n’ai pas envie de prendre part à la conversation. Norah est volubile pour quatre.

Elle voit des ressemblances de partout. La rue d’Arras est une « réminiscence incongrue » de la Havanes. La serveuse ressemble à Jeanne Moreau dans « Les amants » de Louis Malle. Je suis le portrait craché de son ex-boss des Fomenteurs.

Fuck, Norah connait l’œuvre pléthorique de Louis Malle, a trainé sa cellulite à la Havane l’été 2006, elle a même été journaliste pour les Fomenteurs avant de devenir maître du monde. Fiona scrute ses pompes.

Le soir, je me lâche. Je dis ce que je pense, et plus. Selon Coluche, l’alcool a été inventé pour que les vilaines puissent baiser. Sur moi, le White-Russian fait l’effet d’un fusilleur de femmes. Je déconstruis les certitudes de Norah, je mets son assurance à rude épreuve. Elle balaye mes attaques, ponctuées de goulées hoqueteuses, avec une aisance remarquable. Autiste situationniste, elle se faufile entre mes filets et récupère l’attention de la cour d’Alexis. Elle se hasarde même sur le terrain du tirage de la coupe du monde, citations de l’Equipe à l’appui. Je lui conseille d’aller réviser ses trois points de couture. Les combattantes hystériques m’excitent.

Norah sait que je l’observe se débattre. Si Marc n’avait pas posé la main sur sa cuisse après le shot de rhum, sans qu’elle ne rechigne, je penserais qu’elle feinte la noyade pour être sauvée par moi. Fiona s'assoupit, amie lassée, offrant Norah aux sarcasmes des marins sans bateau que nous sommes. Evidemment, Fred m’a rejoint dans cet exercice de lynchage de demoiselle. Alexis sait parfaitement où je vais. Sa pudeur pour ma maladie l’empêche d’intervenir. Les esprits s’échaudent et le bar désemplit.

Dans la voiture, Bob Dylan réconcilie ceux qui ne dorment pas. Je me sens frustré. Norah compte les bandes de sécurité sur la route. Je ne peux m’empêcher de la regarder, dans le rétroviseur. Cette manière qu’elle a de défier les gens, en même temps qu’elle leur caresse l’orgueil. Son nez arqué de femme mûre, ses seins discrets, ses sourcils fins, sa bouche rouge. Je me sens anormalement éveillé, comme après deux pilules. Alexis dépose tout le monde. Je sais qu’il me boude vaguement, ce père de substitution. Je sais aussi que le respect que nous nous portons, pour savoir être aussi parfaitement différents, est indéfectible. Viens, dors à la maison, gronde-t-il. J’accepte en suivant l’ombre de Norah.

Je tourne dans le lit, cent fois, repassant le film de la soirée. Quelque chose m’échappe. La froideur de Norah à mon égard avant que je n’entreprenne de la bousculer. Pourquoi m’en voudrait-elle ? Alexis l’aurait mise en garde contre moi ? Je refuse d’y croire. Elle ne m’a pas adressé une seule fois la parole directement. Elle a vaguement flirté avec Marc, mais l’a évité sur le chemin du retour. Après son show au bar, elle s’est éteinte, déçue.

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La porte grince. Norah est plantée là. J’abandonne mon corps, comme quand j’étais gamin et que, terrassé par la honte, l’imagination m’anesthésiait. Mon esprit filait alors en hauteur, observer le tabassage du corps, masse figée et ridicule. Norah, elle, donne l’impression de ne faire qu’une et de savoir où ses petits pas assurés la mènent. Elle se glisse dans le lit. Je ne bouge toujours pas ; le navire n’a plus de commandant. C’est elle qui guide mes lourdes mains sur sa chemise en soie, qui la relève jusqu’à sa nuque tendue vers moi. Petit à petit, je retrouve mes sensations et je dévale jusqu’à elle.

Elle murmure : « Ton âme est souterraine. Je me sens bien, cachée avec toi ». Ma respiration se bloque. Le son de sa voix s’amenuise : « Ta sous-exposition à la vie soignera ma surexposition ». Elle s’endort. Je vais attraper de l’eau à la cuisine. Fiona prépare déjà les toasts. Alexis, emballé dans son caleçon d’ado et caché derrière ses grosses lunettes du matin, entonne le récit du programme de la journée. Ils me tournent autour et servent du café en souriant. J’hésite à me foutre de leur gueule ou à pleurer de joie. Pour l’avoir trop condamné, je ne sais plus m’adresser au bonheur, ni à ses alliés.

 

Crédit photo Roinja