Le goût de la fripe ne date pas d'aujourd'hui. Dans les années 1830 on trouve à Paris rue du Temple la halle du vieux linge avec ses 1800 boutiques. A une époque où n'existe pas la confection, c'est là au carreau du Temple qu'atterrissent les vêtements: la robe que madame a laissé tomber le matin du Nouvel An, mais aussi les vêtements des hôpitaux militaires et de la morgue.

Le carreau du Temple est un monde avec ses 1500 vendeurs, ses 700 ouvriers qui travaillent pour réparer, recoudre, restructurer. Le Temple a son argot, les roulants et les chineurs viennent dégorger leurs vêtements aux halles, les râleuses racolent les bourgeois pour les forcer à acheter un décrochez-moi-ça, l'argent est de la braise ou de la tune.

Le carreau est l'endroit où l'on vient s'encanailler. La foule farfouille, marchande, fait semblant de s'en aller. Les bonimenteurs gueulent. Les vendeurs à la sauvette vous mettent sous le nez une montre, une breloque, un chapeau. On imagine qu'il y a des vols, des rapines, mais aussi des merveilles peu chères.Telle femme repartira avec un renard , un brocart, payés ailleurs forcément plus cher. On hume là l'odeur de la capitale. Rodolphe dans les Mystères de Paris se promène au marché du Temple. Dans une société où l'habit dénote la classe sociale un domestique ne saurait porter un habit de noble. Pourtant l'ouvrier ira chercher au carreau un veston qu'il arborera fièrement le dimanche et l'ouvrière achètera un ruban, une dentelle qui rafraîchira le vêtement, le mettra au goût du jour.

A la fin du XIXème on ne veut plus sentir l'odeur de l'autre. Les conceptions hygiénistes et le développement de la confection vont développer l'exigence du neuf. La fripe n'a plus la cote.

Dans les années 1970 elle revient à la mode. Des étudiants cultivés, disposant d'un pouvoir d'achat vont déceler dans le vieux vêtement des signes avec lesquels pouvoir jouer. C'est le monde de la bohème et du quartier latin qui va se distinguer de la bourgeoisie.. C'est l'époque d'une contre-culture où des jeunes pacifistes vont investir l'uniforme en le désamorçant de sa signification. En pleine guerre du Vietnam John Lennon porte le treillis de l' US Army. L'American free shop, Belzébuth, le Stock américain rue Saint Jaques organisent la mise en scène du vêtement, propice à la trouvaille.

Aujourd'hui les bons plans ,on les trouve dans la fripe. La fripe c'est chic. Elle est l'occasion de se bricoler une identité. On farfouille, on part à la pêche à la trouvaille. Tout est affaire de flair, d'invention. C'est dans l'endroit le plus sale qu'on risque bien de dénicher l'escarpin poudré.

On cherche sa singularité dans la combinaison d'un vêtement Zara et d'une pièce rare qui donnera the touch. C'est la distinction par le mélange des genres. Le vêtement porte désormais plusieurs récits: celui de sa fabrication, le récit de celui qui l'a porté et celui de l'achat fait par un autre . Chacun se veut désormais unique même si, à regarder les blogs, tout le monde se ressemble un peu.

Par Denise Bordes