Le verbe de sa peau

Sur scène, il porte une chemise corail, un costume noir. Il a le visage anguleux, le regard concentré. Il passe des cassettes, se confie au téléphone. Soudain, il sort de sa vieille sacoche en cuir une perceuse, vérifie que l'instrument est accordé. Le bel outil vrille en « la ». Il se met à jouer. Le virtuose fou se met à jouer un morceau à l'intérieur de ses narines ! Déglutitions dans le public. La performance bouscule. Je tombe presque, car c'est la première fois que je vois ça. Je ferme une ou deux fois les yeux mais l'homme à la chemise corail avait tout prévu : j'entends sa peau.

Son corps expire, craque, gémit, se rit d'une aiguille, qu'est-ce qu'une aiguille, rien dans une foutue botte de foin:" mon corps est paille, bois, brique, je le démolis d'un souffle si j'en ai envie, I'm from Texas you know." Non je ne sais rien, je suis néophyte en la matière, je veux comprendre, savoir : qui est ce type qui s'enfonce des clous dans le nez, tricote ses lèvres jusqu'à saigner, joue de l'archer sur une corde passée à travers la gorge ? Il n'a pas peur ? Il n'a pas mal ? Mother fakir !  Je veux le rencontrer.

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Mardi, 15h. Il pleut des cordes. J'ai rendez-vous. Il a des cicatrices au creux des joues, les yeux clairs, un accent américain. Il se présente avec un prénom doux comme de la peau de chevreau. Nous nous réfugions dans un café. Entre deux gorgées de thé noir, il m'explique.

A l'origine, il y a le renouveau des freakshows aux Etats-Unis, l'essor du piercing et des modifications corporelles dans les années 90. A l'origine, il y a surtout l'inflexible désir d'un adolescent d'expérimenter ses limites, de contrôler sa douleur, d'agrafer la souffrance pour la regarder de loin.

« J'ai toujours lutté contre mon corps. J'ai eu une adolescence assez mauvaise. J'avais des migraines jusqu'au point de vomir. J'avais envie de faire quelque chose, mais mon corps me limitait. » A 13 ans, il commence à se percer lui-même. A 17, lors d'une soirée freaks, il se vante de faire des choses plus impressionnantes que les mecs sur scène : un bar lui propose de faire sa première performance.

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Dès lors, la douleur devient sa partenaire. C'est une amante à trois têtes. Il y a la douleur psychologique : « c'est tout ce dont nous avons peur », les choses qu'on nous a apprises, enfants, à craindre. Ensuite, il y a la douleur anticipatoire : celle qui s'active à la simple pensée d'une blessure. « Il faut casser ces peurs si tu veux être fakir parce que ce sont celles qui te font hésiter. » Enfin, il y a « la vraie douleur physique. Ça existe. Mais tu peux t'y habituer. » Avec beaucoup d'entraînement.

Il se compare à une danseuse classique. Dans le sport de haut niveau, il y a de la souffrance aussi. S'y habituer ne veut pas dire la mettre de côté. La douleur est perpétuellement présente, face à la gueule, il faut sauter par dessus l'obstacle toujours plus haut, avec élégance. Pour sa nouvelle performance solo, Mother Fakir s'est demandé : qu'est-ce que je n'ai pas encore expérimenté et qui m'abîme juste assez pour pouvoir enchaîner les shows pendant deux semaines ? « J'ai pensé que ce qui me faisait le plus de mal, ce sont les choses psychologiques. Dans cette performance, je raconte mes plus mauvais souvenirs, ceux que je n'avais jamais racontés à personne avant. Pour moi, ça c'est douloureux. J'avais envie de faire quelque chose d'intime mais qui ne soit pas consensuel. »

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Habituellement, l'homme à la chemise corail est un fakir qui aime rire avec le public de son étrange passion. Dans une vidéo de l'une de ses perfomances, on le voit répondre à la question: « est-ce que les fakirs aiment Noël ? » en montrant, heureux, son nouveau jouet : un fût de bière qu'il ne tardera pas à suspendre aux deux crochets plantés dans son torse. L'humour sert de plastron contre la douleur. La sienne et celle du spectateur. Dans le nouveau show, il ne s'en sert pas. Il performe à vif.

« Il y a un truc que je déteste, ce sont les gants. Si on y va, on y va jusqu'au bout. » Il choisit des objets authentiques : « il faut qu'ils soient beaux, basiques, que ça te fasse penser aux pinces de la grange de ton grand-père. Ça résonne encore plus si tu connais déjà l'objet. J'aime le vieux métal. Si je trouve un objet vraiment beau dans une brocante ou une usine désaffectée, je le mets dans le sac et je trouve un moyen de l'utiliser dans le show. Le tire-bouchon [qu'il attache à sa gorge pour ouvrir un bouteille] a traîné dans le sac pendant deux ans. » Son univers laisse un goût de rouille dans la bouche. « Il y a quelque chose d'abîmé, qui n'a pas de valeur pour tout le monde. En même temps, il y a un côté formel, distant ».

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Dans le sac du fakir, il y a plus d'un tour : musique, théâtre, production de shows. Hier aux Etats Unis, aujourd'hui en France. « Le public est plus engagé, plus positif en France. Au Texas, c'est dur pour les artistes, spécialement pour ceux qui font des trucs expérimentaux ». Depuis l'année dernière, Mother Fakir donne l'opportunité à des compatriotes de monter sur scène avec le « Texas underground tour ». « Je cherche des gens qui font des trucs nouveaux ».

La modération et l'ordinaire puent la mort pour les fakirs modernes. Plutôt s'ouvrir (au sens propre comme au figuré) que de rester figé au pied de son arbre. « Si je ne peux pas faire quelque chose qui touche l'autre, je n'ai rien à foutre ici. Au moins j'essaie. J'ai des amis qui ne sont pas à l'aise avec ce que je fais, mais ils comprennent que ce n'est pas quelque chose d'auto-destructif ».

photo fakir  5 Depuis 16 ans, le dialogue avec le corps n'a pas cessé. La peau vivante est questionnée : peux-tu te tendre, te perforer, me supporter ? A quelle fréquence ? jusqu'à quelle profondeur ? A chaque point de suture, on se rapproche d'une vérité. « Ce n'est pas une religion, mais c'est quelque chose qui est très  important pour mon âme. Si ça existe. » Photos : Rä2