Je suis triste d'avoir eu mon permis parce que je ne le fêterai pas avec toi.

Nous aurions ri, ensemble, de cette vie à grande vitesse. Tu m'aurais prise par la main et faite tourner sur moi-même ; la voiture de ton père, on va lui en faire faire !

L'admiration, fébrile et tenace, aurait guidé nos trajets. Je t'aurais impressionnée au volant en serrant les dents, parce que casse-cou comme j'étais à sauter du huit mètres, je ne pouvais être qu'un pilote.

Le permis est une route sans toi.

Tu vis ta vie de grand, loin des fusées et des cachettes. Je t'efface, sans conviction.

Ce que nous sommes devenus m'est étranger. Une bête traquée, retranchée, attendant d'être achevée.

On me dit de le faire, on me dit que c'est la seule façon. "Il ne reviendra pas", en me prenant dans les bras. Alors je tombe et me relève. Je défie la vie de me défier et me trouve forte comme deux, comme quatre. Comme zéro.

Sous la dictature de l'oubli, je ne m'éparpille plus. Je suis redoutable d'efficacité. Un sacerdoce précoce : se lever, ranger, se faire belle, écrire, courir, dormir. Les nuits sont devenues des pauses, il ne faut pas lambiner, il y a une vie à façonner.

Avant, quand la nuit était pleine, je m'évadais. Tu me retenais par la patte et on se cajolait en boule. Avant, tu claquais l'élastique de mon slip et nous étions bêtes à perdre une journée.

Le permis est une longue route sans toi.

Ton souvenir résiste. J'entends ce que l'on ne dit plus de nous. Ces-deux là, ils ne ressemblent à personne. Beaux comme dans les films. Bien sûr que c'est pour la vie.

Une légende se construisait sur des rives trop proches. Dociles en fascination, nos supporters projetaient des vies. Des vies encombrantes qui ne s'installaient jamais ailleurs.

Te connaître depuis toujours est une sensation forte.

Je voudrais que ces projections simples reviennent. Revenez dare-dare projections simples, que je vous câline et vous glisse dans une chaussette de Noël.

L'amie de ma mère a dit un jour que nous étions comme des frères. Nous avions ri de l'accusation, mais aussi tremblé sans se le dire. Qu'allions-nous faire d'une fraternité ? A vingt ans, on provoque la morale, on se s'y soustrait pas.

Et nos promesses d'enfants, tu t'en rappelles ? Faire l'amour sur les toits, dans les parcs, même vieux. Ne jamais se lâcher la main, jamais, jamais. Même dans le torrent d'une cascade. Comme dans Jeux d'enfants, se sacrifier pour la grandeur de la pureté de notre amour...

Et nos promesses d'enfants d'avoir des enfants ? Prénoms éviscérés, destinées mortes-nées.

Ta décision de commencer une vie sans moi me rend muette. Les pompiers interviennent, en chuchotant. Ils ont raison de ne pas faire de bruit. Ma tête ne le supporterait pas. La mort de l'amour de jeunesse se murmure.

N'importe quelle solution a raison, si elle sort un faible son.

Je m'accroche aux idées des autres. Parfois, ils t'invoquent, nonchalants. Il sera là ce week-end ou pour le jour de l'an. Il a décroché un nouveau job. Alors je dine avec ton fantôme, meurtrier au bonheur glorifié.

Ce sont mes après-midis que tu tues pauvre insouciant. Je me cache aux toilettes pour pleurer, avec ce hoquet de petite fille qui me surprend moi-même. Je ne pleure pas les week-ends, qui appartiennent aux souvenirs des amants passagers. Je pleure dans la vraie vie, la semaine. Je pleure de façon à ce que mes amis ne me voient pas, pour qu'ils ne m'abandonnent pas au pays des filles perdues.

Je t'aime comme un chaos. Comme un événement historique.

Nous avons été les proies de ma folie des grandeurs et de ton indolence.

Les décalages opèrent désormais : ton héroïsme que j'oppose à ta prudence, mes fantasmes que tu nommes insatisfaction.

La confiance, blessée, se recroqueville.

Reste que tu contournes, mon ange, alors que si tu me laisses, il faut aussi que tu m'effaces.

Adieu ami de première vie, adieu pionnier de mon cœur. Il faut que je me libère, tu prends trop de place. Il faut que la route soit claire et que ma jambe tienne.

Parfois, quand je pense que je vais en mourir de te ressentir comme ça du fin fond de mon être, quand je pense qu'on ne peut pas survivre à la perte d'un membre, je regarde ma mère. Elle tient debout cette folle carcasse, fière sur sa béquille de soldat du sort, sans mon père.

Je vais boiter jusqu'à un autre, je vais aller lui raconter mes peines. Parfois, je serai triste qu'il ne te connaisse pas, toi qui m'a planté un organe supplémentaire. Ce sont là deux amitiés impossibles à concilier. Je me ressaisirai : l'ami de première vie est mort, tu te rappelles, tu l'as personnellement effacé.