Les images sont douces, couleur pastel. Camaïeu de bleus : aquatique, enfantin, minéral, électrique, humide. Le bleu reflète la lumière. Les héroïnes brillent. We are like diamonds in the sky, chantent les filles en bande. On ne peut que leur donner raison. Céline Sciamma est chercheuse d'or : Adèle Haenel, Pauline Acquart, Louise Blachère, Zoé Heran, Karidja Touré, toutes sont éclatantes de vérité. De leurs corps émane une beauté innocente.

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La blondeur boudeuse d'Adèle Haenel et les yeux de louve de Karidja Touré font hésiter garçons et filles : où s'arrête l'envie ? La réalisatrice n'en parle qu'à demi-mot. Ses films évoquent avant tout la naissance de désirs. Désir d'aimer celle qui est interdite (Naissance des pieuvres), désir de jouer à être un garçon (Tomboy), désir de ne pas être enfermée parce que justement on est femme (Bande de filles). Dans son dernier film, la domination du mâle pèse de tout son poids.

"Selon ces hommes, elles ne pourront prendre que deux chemins : celui des filles bien ou celui des putains"

La furieuse envie de s'en affranchir est introduite en deux ingénieuses séquences d'ouverture : lumière crue sur un terrain de sport, des filles noires au regard solide, s'affrontent dans une partie de football américain ; nuit dans la cité, ces mêmes filles rentrent ensemble, leurs discussions animées s'évanouissent à l'approche des hommes. Les loups guettent. La meute d'adolescentes se disperse. Selon ces hommes, elles ne pourront prendre que deux chemins : celui des « filles bien » (mariées soumises) ou celui des putains.

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Les histoires sont dures. Ce sont des histoires d'apprentissage, de découverte, de transformation. Il est toujours question de lutte, d'opposition. Et pourtant tout se passe sans éclat. On pleure en cachette. On se mutine avec un peu de pâte à modeler dans le maillot de bain, on s'émancipe en couchant avec le meilleur ami du frère, on se rebelle en se coupant les cheveux ou en les libérant de leurs tresses traditionnelles. Les héroïnes de Sciamma sont réservées, songeuses. Elles cachent au fond d'elles un feu sacré, qui foutra le feu aux chemins tout tracés.

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La norme est symbolisée visuellement par des lignes droites : barres d'immeuble et jambes de nageuses synchonisées. Le décor épuré, les plans serrés mettent en avant les personnages. Tout se joue à l'intérieur. Dans Tomboy, il n'y a même pas de musique. Pas besoin. C'est un silence de fond  de piscine, apaisant et intime, qui s'oppose aux bruyants débats de sexe et de genre.

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Le cinéma de Sciamma est bienveillant. Il donne à voir des sirènes en mal de vivre librement, des sirènes qui se mueront en adulte selon leur propre loi.