Dur dur ces lundis de flou artistique ! On ne sait plus ce que l'on aime et pourquoi. Ca vient comme une dépossession des moyens, un abandon foudroyant de la lucidité. D'un coup, plus de repère, de filiation, plus de goût.

Là tout de suite maintenant, dans l'indolence du relâchement, moi petite plume du début de semaine devant mon écran refroidi par le week-end et serrée dans ma culotte fin-d'année, je crois sincèrement aimer ce clip :

Je me dis une phrase du genre "ça doit être ça, le groove". J'aime ce clip spontanément, comme on aime un bonbon offert dans un magasin, sans réfléchir à ses origines, aux contingences économiques et sociales rattachées à l'objet de plaisir.

Mon jugement objectif est aussi altéré par un goût excessif pour les manteaux de fourrure. Celui de la muse des premières secondes du clip est un beau spécimen. Peau sablée de Tanzanie.

Oh quelle femme ferais-je dans cet emballage de poils d'animal... La Catherine Deneuve des médias indépendants.

Puis je me mets à douter du volume d'une telle pièce, mariée à des escarpins de mouche. Je me demande ce que diraient les autres à la rédac si je débarquais avec une bête de Tanzanie sur le dos, sans raison climatique apparente.

Je doute alors de mon doute quant à mon goût pour cette vidéo.

Me débattant dans les spirales du doute, j'embarque Bruno Mars avec moi et questionne le vieux rose de sa veste. Mes outils de recadrage sociologique me sont restitués par un café costaud : le rose c'est pour les Dauphinois en bateaux, le rose c'est pour les beaufs.

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Oui mais le rose hawaïen, c'est pas connoté pareil, si ? Tel le philosophe caverneux, je tourne autour de la valeur absolue de la veste de Bruno Mars.

Le flou des théories du goût vient alors contaminer le flou des théories du bien. Comme dans le jeu des Dominos. Peu à peu, mon code de conduite prend l'eau.

Cet ami polygame qui m'attrape le sein le vendredi soir dès qu'on se voit, comme si je lui appartenais, c'est mal ? Cet homme marié qui vante mes "jolies fossettes", c'est mal ?

Je doute, au passage, de l'élasticité des métaphores tendancieuses.

A vingt ans, j'avais des principes. Des garde-fous contre la métaphysique du néant, des moyens simples d'opérer la dichotomie bien/mal. Tromper : mal. Abnégation : bien. Mark Ronson : mal. Eric Rohmer : bien. Aidée par ma mère, prêtresse du snobisme culturel, je roulais ma bosse dans les terres certaines de l'auto-complaisance référentielle.

Cher Mark Ronson, rendez-vous compte du trouble que vous semez dans mon rapport au monde ! Vous, le fils de St John's Wood, me poussez moi, vendeuse de Croix Paquet, à renoncer à mes fables sur le bon goût.

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J'ai trente ans et je ne sais rien. Je ne sais pas si ma génération est celle de la débauche, mais elle est certainement celle du doute. A pouvoir tout faire, on ne désire plus rien.

Un exemple. Lundi dernier, je rencontre ce garçon sur Tinder. Ma copie conforme, en blond avec des cuisses musclés. Même trajectoire, même milieu social, même humour. Mêmes doutes. Refroidie par l'adage "les contraires s'attirent", je me retranche dans l'avarice de textos. Le surlendemain, bousculée par l'ennui, je redéroule mentalement notre entrevue. Je touche avec mon fantôme mental sa belle cicatrice.

Très vite, je nous vois sillonnant le monde à quatre pieds, répondant en choeur aux plaisanteries des commerçants, chevauchant un scooter qui porte nos initiales.

Je me dis que ce date valait carrément le coup. Que ce mec sort de la mêlée. Je vois ses yeux briller dans mon Spritz orange lors de mes monologues.

"Je voudrais l'assise des copains certains de leur choix, ceux qui ronronnent dans le conformisme plaisant des week-ends à la campagne"

Je m'empresse d'aller voir son profil sur Tinder. Actif il y a une heure. Sa quête continue donc, après notre rencontre. Je me demande pourquoi je n'ai pas suffi à calmer sa frénésie. Je me dis qu'il est trop frénétique pour calmer ma frénésie. Et je doute de la valeur de notre date.

Pourtant, voyez comme j'aimerais savoir me poser. Je voudrais l'assise des copains certains de leur choix, ceux qui ronronnent dans le conformisme plaisant des week-ends à la campagne et des projets d'enfants. Il paraîtrait que ceux-là aussi connaissent le doute des possibles.

Ce garçon et moi nous plaignons du mouvement vers l'avant, et pourtant, il nous faut courrir encore. Il ira chercher dans la forêt des fantasmes de filles secrètes. Et moi pleurer les hommes d'avant dans les bras de ceux de demain. La fuite, comme idéalisme.

Heureusement, le clip se termine. Je remballe ma fourrure rêvée, mon diktat du rose et mes monologues amoureux. Je me détends dans la projection d'une semaine improvisée. Après tout, je n'ai qu'un objectif à court terme, le même que celui de Bruno Mars, Mark Ronson et ce chat, un objectif tout à fait certain et à portée de main :  groover.

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