Effondrés. Terrifiés. Mais surtout, mal à l'aise.

Les résolutions d'optimisme de 2015 auront duré sept jours. Sept jours et la violence surréelle d'un geste barbare a brisé le rêve d'un monde meilleur.

Après le massacre de Charlie, le malaise citoyen s'intensifie. Un malaise inédit, nouveau, qui paralyse. Un malaise qui doit être dépassé.

La peur est la raison la plus évidente de l'immobilisme. Peur physique, immédiate, pour soi et ceux qu'on aime. Peur politique de l'éclatement d'une guerre civile. Peur philosophique enfin, plus abstraite, de la fin d'un monde.

Quand cette peur se fait butiner par la paranoïa, elle mène alors un combat contre la raison. D'où la prolifération de textes dans la presse qui dénoncent l'émotivité générale. Cette bien-pensance de l'urgence dit que la raison doit l'emporter sur l'émotion. Mais la raison existe si le cadre existe, or les institutions tremblent…

Collée derrière la peur, la culpabilité œuvre. Ai-je été suffisamment concerné par ce qui se passait dans mon pays ? Suis-je assez fort et outillé pour combattre l'obscurantisme et le fondamentalisme, dont j'ignore presque tout, si ce n'est les contours meurtriers ?

Le massacre de Charlie a créé une confusion énorme dans nos valeurs et nous a poussés dans nos retranchements. Les réflexes relativistes (comparaison du nombre de morts avec la Syrie) ont fait place aux réflexes de rejet ("ils l'ont bien cherché"), de guerres de formules stériles (Je suis Charlie vs Je ne suis pas Charlie). Plus subtile en matière de schizophrénie sociale : la demande de désolidarisation faite à la communauté musulmane, à la faveur de l'enlisement des amalgames.

Les manœuvres de "l'après", nauséabondes, se préparent dans les partis politiques. La toile déverse son lot d’inepties où l'escalade à la bonne lecture des évènements est un jeu pour petit malin. Partagés entre patriotisme et désir de fuite, nous subissons ce flou idéologique et l'impression que tout le monde a tort et raison.

Partagés entre patriotisme et désir de fuite, nous subissons ce flou idéologique et l'impression que tout le monde a tort et raison.

Le malaise vient donc aussi de l'ampleur des enjeux, qui plus est diffus. L'intuition de l'irrésolution du barbarisme est aussi puissante que l'intuition de notre propre impuissance. Combinées, ces deux intuitions écrasent.

Le caractère resserré de l'acte brutal, radical et unilatéral de l'assassinat de Charlie vient s'opposer à la complexité du phénomène auquel il est rattaché et des questions qu'il soulève. Intellectuellement, la gymnastique est rude.

Nous voulons pourtant la faire, cette gymnastique, car nous sommes plus que jamais citoyens. Mais la confusion persiste, nous empêche de penser. Et le malaise grandit.

Aujourd'hui, il ne s'agit pas de penser en termes empiriques, il ne s'agit pas de produire dans la semaine les textes de la pensée libre de demain. Il nous faut simplement récupérer notre confiance intellectuelle pour donner corps à nos résolutions. Pour qu'une voix démocratique se fasse entendre au-dessus de la sirène des extrêmes.

Redonnons du mouvement à nos cerveaux ankylosés. Trions, dialoguons, réévaluons, brassons. La cacophonie n'est pas un signe de déclin mais d'émulation, de vie. Ne restez pas chez vous, sortez, discutez.

Laissons le droit à chacun d'avoir sa liberté d'opinion sur Charlie. Ne culpabilisons pas d'avoir attendu le sursaut national pour envisager des solutions justes pour l'avenir. Il n'y a pas de honte à réagir en même temps que tout le monde.

La solution au sentiment d'impuissance est l'engagement. L'engagement politique et collectif, si ce terme n'effraie pas trop la jeunesse.

Les vingtenaires et les trentenaires d'aujourd'hui feront la République de demain.

Ne nous renvoyons pas la faute. Soyons mobilisés. Trouvons les bons relais idéologiques, mieux, soyons les idéologues de demain. Où sont les Camus de 2020 ?

Trouvons les bons relais idéologiques, mieux, soyons les idéologues de demain. Où sont les Camus de 2020 ?

Renseignons-nous. Informons-nous. Communiquons des idées nouvelles sur le vivre ensemble. Faisons de l'hyper-médiatisation un outil de partage et non pas une camisole idéologique. Sortons les Zemour et les Houellebecq qui parasitent notre réflexion en injuriant nos perspectives.

Revenons aux choses simples : écrivons un manifeste.

Nous sommes silencieusement terrassés par l'idée d'une guerre, même symbolique, parce que nous ne l'avons pas vécu. Et parce qu'elle nous est familière par le récit. Parfois le fantasme est plus dangereux que la réalité.

Entre le fantasme d'éclatement civilisationnel et le ronron d'un conformisme individualiste, il y a une issue : la mobilisation. Douce et certaine. Peut-être pas en faveur de l'utopie criarde de nos parents, au temps du plein emploi et des fleurs dans les cheveux. Mais en faveur d'un monde meilleur, humain, heureux et prospère. Nous avons tous en nous la force et les ressources pour construire ce monde qui tournera le dos aux fanatismes et au racisme.

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