« Il ne suft pas d'aimer les femmes, il faut les combattre. » Strinberg.

« J'ai trop attendu. Maintenant c'est trop tard. Le temps est venu de regarder les choses en face. Chloé. » envoyé depuis mon Iphone à 00h10. Y a-t-il encore de l'amour en dehors de la version provisoire que s'en fait chaque femme ? Faut-il le rappeler : beaucoup d'hommes cherchent la femme de leur vie mais ne trouvent que des femmes à perpétuité. Chloé a tellement compliqué la donne qu'il ne peut plus bander sans trembler. Il sait qu'il n'est pas seul en voyant que les camarades tombent tous les jours dans cette guerre silencieuse sans monument, sans hymne, sans nombre ; il s'agit d'une bataille tiède au désastre plus lent. L'équipement de rigueur s'est allégé voilà tout : le casque est passé dans le brushing ou la frange, le smartphone reste en bandoulière pendant que les sex-toys récupèrent la forme des obus et des balles, que le rouge à lèvres et le vernis percent la mêlée comme des baïonnettes. Mais partout, jonchant le sol de la routine, les blessés et les résignés attendent la fin. C'est vrai il n'avait qu'à fuir, anticiper. Il était pourtant capable de se passer d'elle. C'est une qualité qui avait plu tout de suite à Chloé. Elle n'avait pas à jouer le couple à fond, elle pouvait laisser venir. La tendresse domptée que lui offrait son compagnon ne dérangeait pas les révisions de son planning, l'organisation de ses activités ludiques et sportives, son rôle de fille ; il collait à son ambition. Ni son développement personnel ni son émancipation ne seraient sabotés par les attentes grandissantes d'un homme trop dépendant. Sorte d'assise fiable et reposante lui permettant de reprendre son souffle entre d'excitantes et valorisantes périodes de rush, sa vie privée devait lui assurer stabilité et sécurité, en marge d'une carrière prometteuse. À 27 ans, après de nombreux stages, il ne fallait pas trop traîner. Deux diplômes en poche, un pour ses parents de très bonne condition, un autre pour le plaisir de leur désobéir, elle cherchait maintenant un CDI avec salaire à la hauteur – elle n'avait pas avalé tous ces bouquins arides pour rien –, histoire de commencer doucement. Plus tard, dans l'éventail de ses projets, elle avait en tête d'ouvrir un concept-store associant la vente d'objets tendance et la programmation d'événements culturels bon public. Elle voulait que ses journées durent des semaines.
C'est sûr, elle aurait un rôle à jouer dans la ville, on parlerait d'elle, elle serait dans la place et surtout resterait dans l'estime de ses amies qu'elle ne voulait à aucun prix décevoir. Ensemble, au milieu de tant d'autres, elles oublient les soucis de ce corps qui traîne derrière leur intuition ; et pour se rassurer, elles posent la grille de multiples garanties, de menus travaux, d'arrangements réguliers, de petites attentions, de plans qui déchirent ou d'expos sympas. Le grand labyrinthe de la ville et ses kilomètres de tuyaux a de quoi les exciter c'est vrai. Cherchent-elles la tâche qui leur épargnera toutes les autres ? Ou alors n'essayent-elles pas de retarder une urgence plus grande encore : celle de donner la vie – d'en adoucir les limites et les exigences ? Peu importe, pourvu qu'elles forment une bonne équipe. Et cet élan, il fallait le suivre. Il la revoyait sortir du lit et s'enfoncer aussitôt dans des matins militaires. Ils ne pouvaient plus se réveiller ensemble comme au début, les yeux dans les yeux. Elle checkait plutôt les news sur son smartphone : les atrocités du monde sont stimulantes sur écran ; sorte de motivation par le pire. Cette distance quotidienne avait du bon mais c'est sa constance qui lui échappait, cette assiduité dans le calendrier. La liberté du foyer était comme aspirée au dehors et ils se sentaient très vite à l'étroit dans cet appartement comprimé.

Il la revoyait sortir du lit et s'enfoncer aussitôt dans des matins militaires. Ils ne pouvaient plus se réveiller ensemble comme au début, les yeux dans les yeux

Après la première année, la diététique et les séries américaines avaient remplacé les gourmandises improvisées, les conversations sensibles et drôles, le sexe patient, l'amour l'après-midi. Entre le préservatif et la pilule il n'y avait aucune hésitation. Non sans exagération, il arrivait à Chloé d'avoir certains vertiges, d'intrigantes douleurs passagères : heureux prétextes à médicaliser la sensation d'être mal nourrie. Il mangeait souvent seul, piochant dans les restes de produits Bio inconnus ou Light médicamenteux qui traînaient dans le frigo quand il n'avait pas eu le temps de faire ses courses à lui, et de même que sa faim était rarement épanchée, l'absence de Chloé ne trouvait pas de mobiles suffisamment crédibles pour être rassurante. Il faut dire qu'il avait grandi au milieu de campagnardes plus brutes, une mère, des tantes, des cousines, une sœur, qui avaient eu beaucoup d'espace pour se chercher, s'affirmer entre des familles enracinées, des repas virils, des coutumes chaleureuses, des sensations variées, une détente animale. Et ce décalage lui faisait sentir que les femmes de l'asphalte subissent en revanche leur moule d'angles incisifs, de surfaces monotones, de trucages visuels lassants, de sons mécaniques, qu'elles collectionnent du thé pour se rappeler de l'odeur des fleurs et font les soldes pour célébrer les saisons sous le ciel rétréci des villes contemporaines. Comme les plantes Ikea décorant son intérieur, Chloé n'aimait pas qu'on l'arrose. Elle avait perdu son parfum, les couleurs de sa jeunesse.

Il faut dire qu'il avait grandi au milieu de campagnardes plus brutes qui avaient eu beaucoup d'espace pour se chercher

Comment lui en parler ? Elle avait toujours eu assez d'excuses pour remettre le luxe de cette conversation à plus tard. Les années passant, elle s'est fixée des priorités. Pour cela il fallait aussi que « son mec » soit plus organisé, plus ponctuel. Mais ses horaires de bureau – ceux d'un emploi dans la communication lui ayant d'ailleurs permis de soutenir Chloé pendant qu'elle étudiait – et ses réunions sur Skype lui demandaient une telle hygiène de vie qu'il souffrait de devoir être trop propre sur lui à la maison aussi. D'ailleurs il ne savait plus s'il avait réellement une maison. D'origine modeste, déscolarisé assez tôt, il avait trop galéré pour ne pas se contenter de ce nid confortable assemblé par les goûts éduqués d'une fille de bonne famille. Ce cadre de vie quasi télévisuel et très photogénique lui parut reposant en contraste avec un foyer dérangé par la misère soudaine de ses parents. Et en un an le repos devint la norme. Les voyages préparés longtemps à l'avance répondaient aux brunchs allégés du dimanche. Des copines passaient à la maison ou défilaient en terrasse. Aucun problème sur ce point : il présentait bien, un peu agressif parfois, mais présentable. Ce qui permettait à Chloé de faire dire aux autres ce qu'elle n'osait pas lui dire toute seule. Comme il ne voulait pas l'aimer au pluriel et qu'il se sentait sans cesse aimé au futur, il s'éloignait à son tour et voyant qu'elle ne réagissait pas, il trouvait des sujets de disputes sur des détails qui n'en valaient pas la peine. Il voyait de plus en plus ses amis, sauf les célibataires devant lesquels il avait honte d'évoquer ce genre de problèmes mous, et qui de surcroît n'avaient pas les mêmes préoccupations.Il se mit à boire parce qu'eux aussi semblaient paralysés, sans mots, pris en otages par cette même déception clandestine. Tous buvaient parce qu'ils avaient peur de faire du bruit. Avec le temps, suite aux frais importants de boisson, un autre sujet est devenu périlleux : l'argent. L'argent se gagne, se compte, mais ne parle pas ; comme s'il structurait le volume même de sa peur ou de son avenir à elle, la cadence de son vieillissement. C'était comme ça et puis c'est tout. Même si dans ces instants précis, il trouvait qu'elle avait bien les réactions d'une banquière et le regard d'une mendiante.

Même si dans ces instants précis, il trouvait qu'elle avait bien les réactions d'une banquière et le regard d'une mendiante

L'écart se creusa encore, en silence. Le sommeil avala le sexe et une forme de chantage sans discussion gagna le lit. « Pas ce soir, je me lève tôt... », « Pas maintenant on n'a pas le temps, les autres arrivent... » étaient les doux slogans navrants et punitifs derrière lesquels Chloé abritait sa rancune de n'être pas considérée comme avant. Elle se réservait pour une suite qui n'arrivait pas, vexée par sa propre peur d'improviser, pensant que l'avenir lui donnerait fatalement des réponses. Elle en avait envie pourtant mais le plaisir de se refuser la tentait. Pour une fois, face à cet homme qui régnait dans la conversation, elle avait le dessus. En tournant le dos à ce membre dressé à la verticale, elle se vengeait à l'horizontale.
Défaites le lit et l'amour prend froid. Cette virilité pourtant offerte qu'elle refusait, elle la chercherait ailleurs, la fantasmerait. En la pistant sur Facebook tel un orphelin dans un cadastre, l'homme frustré tentait de décrypter son absence, son autre vie, ses nouvelles relations. Peut-être pourrait-il rattraper le coup, devancer son prochain fantasme ? Nouvelle déception, elle traînait avec bon nombre de hipsters dont certains barbus tellement clichés qu'on aurait dit qu'ils étaient à vendre. Il refusait la compagnie de ces gens qui dissimulent le même arrivisme docile que les jeunes cadres en cravate sous la panoplie branchée d'une virilité simulée. Ils se font des tatouages pour faire passer le temps et se sont eux les vrais prisonniers. Le cool aussi finit par couler. Un mois plus tard elle se faisait tatouer. Facebook incitait à penser ainsi, par paquet, en pointillés de clics, sans nuance. Loin d'aider son homme, le site, d'autres applications satellites et la distraction des écrans par dose homéopathique, noyaient l'éloignement de Chloé dans une foule de visages fades, interchangeables, exposés dans la vitrine d'un enthousiasme indiscutable. Sa présence saccadée glissait d'une photo à l'autre. La tristesse et les heureux hasards, non photogéniques, en étaient froidement expulsés. L'anecdote prenait l'allure de scoop. Et cette mise en abîme contribua, mine de rien, à rendre l'objet de son amour directement comparable. Il ne distinguait plus les marques de sa propre confiance. Il n'avait peut-être pas les bons amis ou bien le manque de pudeur l'indisposait ? Ce n'est pas sur un Chat ou sur Google que l'on trouve des réponses sans questions. Il avait besoin de sentir la respiration de Chloé, son intuition aussi, d'entendre sa voix s'accorder à ses plus éprouvantes pensées. Au fond, il cherchait à continuer le spectacle réjouissant de sa nudité. C'est de là qu'il tirait sa force, son imagination, le calibre de sa tendresse, dans les plis de sa beauté, comme si son anatomie prédisait l'avenir. Lignes du corps contre lignes de la main... Le plus étonnant c'est que sa moitié laissait transparaître un sentiment opposé à cette situation critique. Feignait-elle l'indifférence ? Sa nouvelle délicatesse le touchait autant qu'une mimique culturelle aléatoire, polie, une location mentale sans caution. Ils avaient trouvé mieux que le remords : ils s'étaient dispersés. Il a bien essayé de faire le point avec elle, face à face, mais elle faisait diversion à sa manière, sorte de réserve qu'elle adressait déjà à un autre. « On partira mais il faut que je finisse mon contrat ici, on changera de lieu bientôt, on recommencera à zéro » et puis plus sincèrement : « Je ne veux pas trop tarder pour les enfants, j'en veux au moins deux. Choisis vite s'il te plaît.» Sale contradiction.
La naissance d'un enfant vaut-elle la douleur d'un homme ? Ce soir, en relisant le dernier message de sa disparue, il se sent menacé par la foule indomptable de ces bons souvenirs qu'il faut payer, la séparation venue. Abandon, pour lui, injustifié, absurde, comme la vie pourrait-on dire mais avec encore moins de prises, trop prévisible, plus sauvage. Nulle part ne traînaient les mots qu'il lui fallait pour comprendre, pour continuer cet abandon. Il avait perdu les moyens de sa honte : c'était un coupable sans juge. C'est probablement avec l'expérience qu'on apprend à gérer le point le plus effrayant de la séparation : avouer l'absurdité douloureuse de la rencontre qui l'a engendrée. Ce coup de grâce écrase le coup de foudre qui ne vaut alors pas plus qu'une étincelle dans un incendie. Et quand elle s'éteint : on vieillit.

C'est probablement avec l'expérience qu'on apprend à gérer le point le plus effrayant de la séparation : avouer l'absurdité douloureuse de la rencontre qui l'a engendrée

Les dernières semaines, tout s'est enchaîné trop vite pour lui : les nuits, l'alcool, le licenciement, les accès imprévus de folie, et déjà elle dormait chez un autre. Elle avait fait glisser chez le nouveau le lassant désir du précédent et coupé tout contact après avoir été franche avec lui. Elle lui devait bien ça, ils avaient grandi ensemble ; ils s'étaient rencontrés jeunes, peut-être trop jeunes et avaient emporté l'immaturité magique de leurs premiers rendez-vous jusqu'ici. Et l'adolescent en avait peut-être profité, en empruntant le tunnel de cette amnésie douce et délicate que provoque une relation sexuelle stable et satisfaisante, pour oublier de voir la réalité telle qu'elle se profilait vraiment, pour retarder son réalisme, son sérieux. Personne ne l'avait prévenu, bien au contraire. Il avait grandi à reculons en pensant pouvoir laisser Chloé sans surveillance. Pour noyer la mauvaise nouvelle, la trahison de son âme-soeur, il s'est essayé à des relations d'un soir, trop superficielles pour lui faire oublier que la cause du sexe restait desséchée à la base, et n'avait pu ressentir au mieux qu'un plaisir équivalent à l'érection abstraite d'un gay dans le vagin d'une lesbienne. Ce matin Chloé marche en direction du commissariat, un peu sonnée par le coup de téléphone qui l'a réveillée. Le drame a eu lieu la nuit dernière et sachant qu'elle vit encore officiellement avec celui qui en est l'auteur, ils n'ont pas eu de mal à remonter jusqu'à elle. Ils avaient des questions à lui poser et des affaires personnelles à lui remettre. Une fois sur place elle demande aussitôt à lire le rapport :
sécurité de WWWWW, Rapport 1246 Pièces à conviction : (...)
Commissaire WWWW de la police de
Téléphone non endommagé Trousseau de clés Carte bancaire Préservatif
L'interpellé dit être sorti entre 23h00 et 00h00 de chez lui le soir même. D'après les nombreux témoignages recueillis sur les lieux il n'était pas dans son état normal. Les résultats de la prise de sang révèlent en effet un fort taux d'alcool dans le sang. Tout le monde s'accorde à dire qu'il a croisé la victime Nicolas Xxxxx à la sortie du bar Xxxx où elle patientait. L'interpellé a bousculé une amie de la victime sans s'excuser. La victime aurait exigé des excuses en voyant que l'interpellé n'a pas réagi pendant plusieurs minutes - je cite son amie - « en soutenant un regard provoquant ». Selon les témoins, l'amie de la victime a, par la suite, délibérément craché au visage de l'interpellé, ce qui aurait déclenché une réaction violente et incontrôlable de la part de l'interpellé qui s'en est pris aussitôt à la victime en lui décrochant plusieurs coups au visage, puis une fois au sol, une succession de coups de tête. Je cite son amie : « Ça lui a pris comme ça, en deux secondes c'était plus le même, impossible de l'arrêter, on lui bloquait les bras mais il continuait avec la tête en hurlant. Nicolas était déjà inconscient et méconnaissable, le sol, la face et la chemise de l'agresseur étaient maculés de sang. » Une fois maitrisé l'agresseur est resté allongé sur le dos et silencieux. Les agents sont arrivés sur les lieux à 00h36 environ  et les secours a 00h42. La victime est décédée 2h après à l'hôpital des suites d'une hémorragie cérébrale. L'agresseur n'a pas voulu témoigner (...)
Après s'être renseignée sur l'état de santé de l'agresseur, face au flot de questions glaciales, Chloé se saisit du trousseau de clés et du téléphone encore sous tension dans le panier des pièces à conviction. Elle le déverrouille avec le code qu'elle connaît par cœur, et sur l'écran luminescent elle lit ce message qui semble lui être destiné : « Tu ne peux pas t'extraire en silence. Sous le masque de ta douce trahison, le déni t'a rendue fade. L'homme n'est pas ton brouillon. Le malheur aussi a le droit d'exister même si tu n'as aucun rôle à y jouer. Passe donc ta vie à attendre que les belles choses s'arrêtent. Je retourne près de celle qui méprisait encore l'amour en sachet.»