Ça a commencé comme une déclaration de guerre. Sa-de a crié qu'il fallait vivre pour le contenu. Toufik l'a laissée faire. On avait jamais commencé une réunion en gueulant dès le début, et sans se détendre la mâchoire avec des Pepitos. Y'avait rien sur la table, même pas les Femmes Actuelles.

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Sa-de parlait sans regarder personne comme si elle avait préparé le truc, façon Obama des pentes de la Croix-Rousse. Elle avait mis une chemise rouge qui faisait ressortir sa rosacée. Cette fois-ci, Bonnard était venue. Elle allait pas être déçue.

Bonnard c'est la touche sérieuse de la rédaction. C'est elle qui va voir les films pour de vrai et en parle avec passion. Parfois, elle rencontre des fakirs. Elle revient des Etats-Unis où elle a vu des adultes dans la rue porter des grenouillères trouées aux fesses. Comme en Chine, mais en moins premier degré. En plus punk. On avait les yeux qui brillaient quand elle racontait son odyssée américaine. C'était avant que Sa-de ne s'excite sur l'histoire du contenu.

L'affaire de Charlie lui fait croire que la rédaction de People Are Strange a un rôle civique à jouer. Je dis pas qu'on n'en a pas les épaules, mais je me méfie juste de la politique. Et de la versatilité de Sa-de qui n'arrive même pas pas à tenir son traitement antidépresseur (elle confond avec les pilules à la levure de bière pour les cheveux).

Apparemment on avait raté le virage de la politisation des médias culturels indépendants, apparemment on se touchait trop les burnes dans l'anti-chambre du pouvoir.

Au bout de 15 minutes Toufik a dit : "on peut reprendre la réunion ou on va se farcir Trotsky pendant deux plombes ?". J'ai bien cru qu'elles allaient s'empoigner.

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Depuis que Sa-de a découvert la semaine dernière que Toufik faisait l'amour plus d'une fois par semaine avec son compagnon, elle est jalouse. Elle raconte toutes les frasques nocturnes de son polonais, mais personne ne comprend qui fait quoi dans son scénario et surtout, personne ne demande à savoir. Les polonais sont naturellement souples, et donc plus enclins à gagner les JO de patinage, voilà ce que je retiens.

J'ai proposé qu'on reparle de Leslie-notre-lectrice-qui-ne-nous-aime-plus, mais on m'a dit que c'était pas le moment. Je me suis pas laissée faire : "mais on écrit pour les lecteurs, non, merde à la fin". Ok, j'ai pas dit merde à la fin, mais j'ai bien parlé des lecteurs pour les défendre. C'est là que Tatie s'est réveillée et a crié "Je suis venu te dire que tu t'en vas", avant de se rendormir sur la table.

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Sa-de a fait un point finances, en disant qu'on devait ralentir sur le café ou se séparer des locaux. "Elle est belle la presse" a dit Toufik. "Qu'est-ce que tu veux dire par là ?" a dit Sa-de. "Je sais pas, à toi de me dire" a dit Toufik, "Tu peux expliquer ton ironie ?" a dit Sa-de. "Je sais pas, à toi de me dire" a dit Toufik...

L'imprimeur est entré. Il venait pour savoir si on allait oui ou non imprimer le magazine papier #4. Tatie a dit "qu'est-ce que ça peut te foutre ?" en crayonnant sur sa gomme, mais sa voix était couverte par le son que Bonnard venait de mettre : Rainbow Stalin.

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L'imprimeur a promis de faire un bon prix si on passait commande avant le 1er mars. Sa-de a remonté le col de sa chemise rouge signifiant qu'elle scellait le deal. J'ai cru que tout le monde faisait semblant d'être dans un mauvais Scorsese, mais c'est parce que j'avais regardé Who's that knocking at my door, la veille au soir.

Toufik (la seule rédac chef en jogging de la région) a dit qu'il fallait qu'on communique plus entre nous, mais qu'elle continuerait à ne pas répondre à son portable. J'ai cru qu'on allait perdre Bonnard sur cette affaire d'indépendance des élites de la rédaction, mais elle s'est contentée de dire "plus de com interne, plus de contenu". Elle est chouette Bonnard, on dirait qu'elle a envie de rester à la rédaction.

Tatie (qui devait revenir de soirée puisqu'elle avait le tampon d'un club sur la main) a annoncé qu'elle s'engageait à produire un dessin par semaine. "Je m'inquiète pour ton cholestérol" a dit Sa-de. "On dit pas cholestérol, on dit triglycérides" a précisé Toufik.

Sa-de est sorti fumer. J'ai toujours aimé voir les gens s'énerver, puis aller fumer. Ca me rassure.

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Toufik a demandé ce que devenaient les soirées People Are Strange. J'ai dit que je savais pas qu'il y avait des soirées People Are Strange, que j'avais jamais été invitée. Elle m'a resservi du café.

Quand Sa-de a dit qu'on était un webzine culturel urbain, Gomart a recraché son Pepito, (elle est discrète Gomart, elle était arrivée en même temps que l'imprimeur avec un paquet de Pepito). Gomart elle, écrit sur l'avortement pour la rubrique fiction. Elle est comme moi, elle ose pas toujours dire ce qu'elle pense, mais elle pense vite. Cette histoire de webzine urbain l'a chiffonnée, j'ai bien vu. "Et dans ce cas là, urbain signifie quoi?", a-t-elle demandé à Sa-de et Toufik qui grattaient un Millionnaire.

C'est une puriste Gomart, et je respecte ça. On aurait bien poursuivi le débat sur l'urbanité du magazine toutes les deux, mais Tatie a proposé qu'on fasse péter une bombe à la rédac pour que ça augmente nos ventes et tout le monde s'est tu.

Concernant les tendances 2015 de People Are Strange, j'ai noté : virer les rubriques Fashion et Horoscope qui ont un taux annuel de publication de moins de 1%, booster les réseaux sociaux en répondant aux lecteurs pas contents comme Leslie ("modérer", ça s'appelle en marketing), plus de billets d'humeur, plus de testostérone de manière générale dans les papiers.

Je crois que j'ai rien oublié. A part de vous dire que je sais pas pour les autres, mais que moi je fais tout ça pour vous. Ah si, dernière résolution de la rédaction : ne jamais dévoiler nos sources. A la semaine prochaine !

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