J'ai fait comme si je ne le voyais pas en arrivant. Désolés, on est vraiment en retard, un signe de la main à la tablée. Mes yeux ont glissé sur sa silhouette, sans se poser. Petite phrase toute faite à gauche, pirouettes à droite. Sans même l'avoir déclenché, le jeu se met en place. Ne le regarde pas, souris aux autres, parle un peu, mais tiens-toi droite. C'est même pas conscient. C'est naturellement faux. Pas comme ma vulgarité que j'essaie de tordre.

Entre deux plats, je me lève et vais droit sur lui. Alors ce petit voyage ? Bien arrivé ? Mmm, c'est sûr, trois jours c'est trop court. Tu repars quand ? Attends, excuse-moi. Salut, ça va ?

Je me déteste. Je suis formidable. La fusillade de questions lui a vidé le ventre, il replonge dans son bol. Je me suis fait peur quand je me suis levée. D'ailleurs je ne me rappelle pas m'être dit "lève toi". Il parlait doucement, souriant à peine. Peut-être intrigué.

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Je touche deux-trois épaules, pause cigarette, les gens se croisent. Entre deux portes, il me parle. Je crois qu'il fait de l'esprit. J'aimerais tellement qu'il soit drôle. Je lui paye le dîner s'il est drôle. Je lui montre ma chambre s'il est drôle.

J'affiche l'air intéressé des gens qui n'impriment pas. Je voudrais qu'il me donne l'occasion de dérouler mon CV. Il parle nature et grands espaces. Je te laisse, bon appétit.

Retour sur le perchoir, une patte en l'air.

Je mâche doucement en prenant l'air tragique. L'origine de la goyave me passionne. Quand je ne sais plus quoi dire, je brasse avec ma voisine de droite. Je cherche à la faire rire. Elle résiste, avec l'hystérie des idiotes. Je teste tous les registres d'humour.

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J'imagine qu'il me regarde. Il ne le fait sûrement pas, il est trop prudent. Dehors, il pleut à torrent. Une pluie d'été à Pékin, c'est vivifiant. Je croise ses yeux. Il fait chaud, non ?

Je veux dessiner son visage sur le visage de ma voisine. Elle est devenue floue cette baffreuse nerveuse qui me sert de toile. Elle essaie de me faire rire. Je ne l'écoute plus. Le vin est jeune, mais il se boit. Les vins d'Asie sont âpres.

J'évalue le potentiel de séduction de nos enfants. Son nez, du papier mâché.

Elle a de la chance celle qui est à sa gauche. Elle respire son air. Pourtant, elle louche sur son poisson. Tout le monde lève les bras, les coquilles Saint-Jacques arrivent. La sortie au Teppanyaki excite les bas-fronts. Je préfèrerais passer sur les crustacés et l'attacher à mon évier.

Dans le taxi, il est assis derrière moi. Je ne fais pas trop attention, j'ai envie de chocolat. Il dit que j'ai un accent de bourgeoise, je ne relève pas.

C'est vrai qu'il n'y a que des chinois dans ce bar. J'offre des verres, dans ce pays, j'ai le loisir d'offrir.

Marion est toute blanche. Arthur la serre contre lui. Je jette les dés. Perdu, cul sec. Au bar, avec ses grands bras, il essaie d'expliquer quelque chose à quelqu'un. Il rit, pour diluer ses mots savants. Il cherche ensuite à simplifier, avec des synonymes de poche. Je me dis que dans sept ans, sa façon de raconter les histoires me froissera le col.

"Je me dis que dans sept ans, sa façon de raconter les histoires me froissera le col"

Il pose ses mains sur le comptoir, détaille. L'autre prend l'air intéressé des gens qui n'impriment pas. Je vais danser. Quand je reviens, Arthur discute avec lui. Arthur est mon allié. Arthur va nous marier. Je fais des grimaces pour les déconcentrer, des trucs pas beaux avec ma bouche que je n'ai pas faits depuis quinze ans. Les tactiques absurdes du collège me semblent adaptées.

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La musique couvre l'embarras d'Arthur qui nous laisse. Je lui tends les dés. Perdu, cul sec. Il meuble avec moi comme il meuble avec les autres. Je voudrais qu'il se taise. Je lui tends les dés. Je le dévore des yeux, en décollant des popcorns. Il a des petits plis au coin de la bouche. Il a tous les plis au coin de la bouche que tout le monde m'a toujours cachés.

Je le fais rire, par magie, avec mes sottises. Ses mains ressemblent à celles de mon père. J'imagine qu'il répare des meubles. Son rire souffle un peu d'air. Est-ce qu'elle le sait ?

On n'a plus vingt ans, dis-moi que tu es capable de la quitter. Dis-moi que ce caveau chinois, c'est pour la vie. Je lancerai des dés jusqu'à épuisement, je danserai sur les tables des Teppanyaki. Je soignerai tes peurs avec des torchons moites. Dis-moi que je dois aller parfumer mon lit.

Il fait comme s'il ne me voyait pas en partant. Un signe de la main, rapide. Je le regarde parfaitement. La musique a cessé d'embaumer, elle me cire les oreilles. Marion est toute blanche, il faut la ramener.

Dans le taxi où défilent les immeubles déçus, je mange du chocolat. Je me dis que j'ai ri trop fort à table, beaucoup trop fort. Qui aime les filles qui rient si fort ? La distinction passe par le silence. La prochaine fois, je me tiendrai droite.

Je passe le quartier des affaires et révise ma liste de films. Je sais comment les choisir, en fonction des moments. Heureusement que dans ce pays, j'ai le loisir de choisir. Sinon je me trouverais un peu inutile.

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