Lecteurs exigeants, je vous dois des explications. J'ai été bien absente, ces derniers temps.

Les pages tant consultées de People Are Strange se tournaient loin de mon humeur distante. Vous dévoriez la prose de plumes plus constantes. Certains se sont plains de ma paresse, amants virtuels éplorés, d’autres ont contenu leur frustration dans leur goître.

Sachez que jamais, jamais, je n’ai voulu vous décevoir. Si j’ai manqué à mes devoirs de chroniqueuse, chers lecteurs, c’est que je suis - presque - amoureuse.

Je ne dis pas "presque" par radinerie émotionnelle. Je suis de celles qui pleurent dans les bras du releveur de compteur. Si je bémolise ma franchise, au-delà de la pudeur qui me caractérise, c’est pour que la nature de mes sentiments soit préservée de ce site douteux où réquisitoires haineux côtoient phallus dansants.

Que voulez-vous, je suis une horrible romantique. L’élu apprendra en costume de sicilien, perché au sommet d'un volcan italien, qu’en accrochant un coquelicot à son veston de lin, je me livre à ses humeurs. Ma mère, dissimulée sur skype dans ma poche, nous bénira de sa voix de boulangère toulousaine.

Être amoureuse, voilà une bien banale histoire. Une nouvelle cartographie du cœur, diraient les cracheurs d'avenir. Cela n’aurait pas suffit à détourner ma plume de vos yeux. Ce qui courbe ma ligne littéraire est la tension sociale de l’abandon : mes amis pensent que je les délaisse.

Jadis, nous naviguions ensemble dans la tempête du célibat, crevant la bouche ouverte au soleil de midi. Sur le radeau de la solitude dominicale, je leur tendais des sablés en scandant "tenez-bon, notre heure viendra". Médusés par la force du groupe adverse rassemblé autour de tétines géantes et psaumes sur l'allaitement, nous glorifiions l’art du désespoir. Nous allions mourir seuls, mangés par des chats borgnes.

Jadis, nous ravivions, d’un coup de mobile, le ton d’une journée sans fil. Nous disions “viens boire un coup, n'y va pas”, à chaque réunion de famille. Nous décimions des litrons de bière tueuse de robes, nous déchiquetions la viande des végétariens de la solitude. Cultiver son insignifiance est un travail d'esthète. A plusieurs, le ratage prend des allures de tournage.

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Aujourd'hui, mes compagnons de galère déclarent la guerre. Ce coup d'état s’habille de slogans fascistes : "on te voit plus", "tu as disparu”, “tu ne réponds plus”. Il semblerait que deux bras solides m’aient transportée d’un camp à l’autre.

Depuis le nid des bien-mis, je répertorie les excuses de collabo : “j’étais chez Ikéa”, “je travaille comme une pute”, "pas une seconde à moi". Je vois bien qu’ils méprisent mon manque d’originalité, mes associés d'hier. “Tais-toi donc” disent leurs yeux déçus, “car avant tu pissais sur les trottoirs et gobait des pilules du lendemain avec ton café”.

Ma mère, divinité des cieux crispés, s’invite au banc des jurés. Avec toutes les petites mères hyper-actives qu'elle a créé pour me gouverner, elle porte fier le drapeau de la mise en couple. Élogieuse ou complotiste, elle façonne des rondeurs au blond charismatique qu'on lui cache. Elle croit sa fille sauvée, elle prend des poses de mère félicitée.

Lecteurs exigeants, voici l'explication banale d'une disparition banale : je rame dans le bain de l’amour-propre. Il me ressemble, je lui ressemble. Nous nous décrivons sans cesse l'un à l'autre, comme un récital de première messe à un nouveau-né. Connais-tu l'histoire de mes yeux bleus ? Redis-moi celle de tes mains laiteuses.

En dégoulinant ainsi, je ne m'appartiens plus. Je me rends tranquillement au narcissisme des trentenaires fusionnels. Je redoute vaguement les heures qui m'éloignent de mes projets. Vissée à la cuisse de mon polonais, je regarde le monde se dépêcher.

L'excuse toute nue de l'amour-propre ne suffit pas ? Mais vous savez qu’il n’est pas de lieu sûr. Que désormais l’inquiétude a un visage. Que chaque fois que mon blond boit de l’eau, je redoute qu’il me plante dans le dos. Une fois, à la campagne, il a même défendu le chat qui m'a mordu.

En regardant un reportage sur les nazis, j’ai eu envie d’un enfant de lui. “La morbidité offre un éclairage nouveau sur les possibilités”, écrit David Foenkinos. J’ai peur que cette rencontre fasse couler des mots sots et que vous ne regrettiez le temps de mon absence.