Avant d’être un succès pour le sémillant Richard Anthony en 1962, Et j’entends siffler le train était une chanson américaine qui remonte à la plus haute antiquité.

Elle s’appelle 900 miles et raconte l’histoire d’un pauvre type parti loin de chez lui qui se retrouve sans un rond. La honte l’empourpre mais il n’a pas le choix : il lui faut retourner d’où il vient. En poussant un peu le bouchon (ta gueule Maurice), on pourrait y voir une sorte de réécriture moderne de la parabole du fils prodigue sur fond d’immensité sauvage d’un ouest américain où, entre deux tornades, on entendrait parfois la plainte de l’harmonica répondre tristement au sifflement désolé du train en approche sur la voie de chemin de fer. Mais bon, faut pas forcément pousser.

Comme tous les morceaux traditionnels américains, sa généalogie est sujette à caution. Folk, Country, Blues, Jazz, toutes ces distinctions établies aujourd’hui n’existaient pas à la fin du 19ème siècle dans le nouveau monde. Chaque émigré apportait sa pièce à l’érection d’un canon artistique dont les multiples détonations ont renvoyé des échos qui résonnent aujourd’hui encore un peu partout dans le monde.

Donc 900 miles, parfois appelée 500 miles, est un mélange de deux autres titres, Train 45 et Ruben’s train,  effectué à une époque où les paroles étaient interchangeables entre les chansons et les mélodies empruntables au voisin sans autre forme de procès. Le phonographe n’existant pas, la musique était une tradition orale et une affaire locale, et les voyageurs pouvaient s’approprier les notes et les mots glanés sur la route.

La première version enregistrée sous le titre 900 Miles date de 1924 et est l’œuvre de Fiddlin’ John Carson. Plus récemment, on l’a entendue sous le titre 500 miles dans le Inside Llewyn Davis des frères Coen par la voix cajoleuse de Justin Timberlake.

Et puis il y a la version d’Odetta Holmes, sortie en 1963 chez RCA sur 'Odetta Sings Folk Songs'. Subjectivement la plus belle.

Le poison de la mélancolie s’insinue avec malice ici : le motif répété de guitare agit d’abord comme un anesthésiant. Faussement guilleret, on se rend vite compte qu’il n’est rien d’autre que cette garce de culpabilité qui vient marteler son chant mortifère entre les deux oreilles d’un narrateur trop couard pour la faire taire. Mais l’ambiguïté de ce personnage est merveilleusement traduite par Odetta.

La facilité de sa voix semble renvoyer à la nonchalance du (anti-)héros, qu’on aimerait détester sans le pouvoir, tant son destin est prompt à émouvoir.

Et puis cette atmosphère qu’on retrouve souvent chez Odetta, cette façon qu’elle a de jouer avec les codes du mythe musical américain – la solitude comme joie et souffrance à la fois, le sifflement du train comme salut et damnation à l’unisson – pour les mettre au service de son propre tempérament.

Il faut écouter Odetta Holmes.

Timothée Luneau