« Il n’y a pas de mots déprimants, il n’y a que des esprits déprimés. » (Bob Dylan)

Certaines chansons paraissent avoir été écrites dans le couloir de la mort. Dans le cas de Nothin’, le juge et le condamné se confondaient sous le nom de Townes Van Zandt.

C’est l’histoire d’un chanteur de folk, de country et de blues célébré par ses pairs et oublié du grand public. Il faut dire que ses chansons d’outre-tombe n’ont jamais été du goût de tout le monde : trop sombres, trop désespérées, bref trop difficiles d’accès. Alors jusqu’à sa mort, son succès sera d’estime. À bien y regarder, sa trajectoire est celle d’un damné à la fois affligé et amusé par son propre destin, d’un Sisyphe qui aurait eu la clairvoyance et l’élégance de rire de son rocher en le couvrant au fil du temps de toutes les teintes de noir qui lui tombaient sous la main.

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Ainsi, alors qu’il était en pleine forme – du moins autant que lui pouvait l’être –, il nomma un de ses meilleurs albums le génial et regretté Townes Van Zandt (1972). Voilà donc un homme qui, à l’apogée créative de sa carrière, semble ne rien trouver de mieux à faire que de jouer avec l’idée de sa propre mort. Mais Townes Van Zandt ne jouait pas. Il n’a d’ailleurs jamais parlé d’autre chose que de lui dans ses chansons, dans lesquelles il se livre tout entier, n’hésitant pas à plonger dans le vertigineux maelström de ses émotions.

Au risque d’y laisser toutes ses forces d’abord, mais aussi d’abasourdir ses auditeurs, de les laisser pantelants après le choc existentiel que peuvent causer ses jolis poèmes funestes. Figure obscure admirée de musiciens prospères et reconnus (Bob Dylan, Willie Nelson, Merle Haggard), son destin est une farce. Il l’envisageait donc avec la distance ironique qui convient, aussi pessimiste soit-elle. Vision qui ne le quittait pas quand il contait ses relations avec les femmes, comme dans Nothin’.

L’écoute de ce titre n’est pas de tout repos. Verres à moitié pleins, pelouses plus vertes ailleurs, lendemains qui chantent, rien de tout cela n’existe ici. Nous sommes là où il ne faut jamais rien prévoir, puisque la fin de monde est pour tout à l’heure. Mais pas de sermon pour autant : Van Zandt égrène patiemment ses mots, avec le calme et la sérénité de celui qui n’a pas l’impression d’apprendre quoi que ce soit à son interlocuteur.

Ça commence comme ça : « Chérie, quand tu partiras… » La conjonction est capitale. Il nous dit « quand », et pas « si » : l’hypothèse d’un heureux dénouement est simplement balayée dès le premier vers. Il savait que ça finirait, puisque tout finit ; avant même de la rencontrer, il savait qu’elle partirait. Tel est l’ordre des choses : la lutte ne s’arrête jamais et la mort vaincra.

On encaisse ces idées lugubres et incroyablement brutales comme on peut. Par exemple en admirant la beauté noire du texte, sa simplicité, sa concision et par conséquent sa précision abrasive dans le choix des mots. On met alors bien volontiers un C majuscule à la Chute du morceau :

Tristesse et solitude, voilà ce qu’il faut chérir Les deux seuls mots qui méritent le souvenir

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Cela dit, le tableau n’est pas si sombre. Car pour mettre encore mieux en relief cette catastrophe qu’est la vie (et aussi pour rigoler un peu), Van Zandt ponctuait ses concerts de blagues désopilantes :

C’est un mec bourré qui marche dans la rue, il tombe sur un flic et il lui dit : « Putain, on vient de me voler ma voiture ! » Le flic demande : « où était-elle garée ? » Le mec répond : « bah au bout de ma clé. » Le flic dit : « ah oui je vois, vous devriez aller au commissariat et faire une déclaration. On vous donnera tous les papiers nécessaires. » Le mec opine et se met en route, mais le flic le rattrape : « avant d’y aller vous devriez quand même remonter votre braguette. » Alors le mec regarde son entrejambe et répond : « et merde, ils m’ont aussi volé ma copine ! »

Ou encore :

Deux types passablement soûls sont en train de se disputer devant un bar. Ils s’opposent quant à la nature de l’objet qui brille si fort dans le ciel. L’un soutient que c’est la lune, l’autre le soleil. Alors un troisième sort du bar et ils lui demandent de les départager : « Dis-nous mec, c’est le soleil ou la lune ça ? » L’autre répond : « Ah j’en sais rien moi, je suis pas du quartier. »

Il faut écouter Townes Van Zandt. Pour ses blagues évidemment, mais aussi pour ses chansons.